Inutile d’avoir un superordinateur pour modéliser ce qui va se passer dans la région du Moyen-Orient et du Golfe persique. Le calcul est d’une simplicité désarmante. L’administration Trump est probablement rentrée dans l’histoire moins à cause de ses hauts faits d’armes que parce qu’elle vient de provoquer un mouvement historique durable.

L’attaque surprise menée par les États-Unis et Israël contre l’Iran le 28 février 2026 n’était pas une campagne stratégique. C’était un catalyseur. Les États-Unis et Israël, totalement grisés par le mirage d’un régime iranien aux abois après l’effondrement et la chute de la Syrie, puis par une première phase de décapitation n’ont pas stoppé un programme nucléaire iranien qui se heurtait à une interdiction religieuse en interne.

C’est l’absence d’armes nucléaires qui a encouragé Israël et les États-Unis à attaquer l’Iran. En lançant des milliers de munitions sophistiqués sur l’Iran, Washington et Tel-Aviv ont désarmé le seul obstacle théologique qui se dressait sur le chemin de l’arme ultime de dissuasion. Ils ont ressuscité et accéléré le projet de la « bombe iranienne ».

Parlons de la fatwa de Ali Khamenei relative à l’interdiction de l’arme nucléaire que beaucoup d’analystes occidentaux considèrent comme une ruse de guerre. Pendant des années, les services de renseignement occidentaux et certains think tanks optimistes se sont accrochés à un édit consultatif religieux datant de 2003. Le Guide suprême Ali Khamenei, un homme que beaucoup considéraient comme un dinosaure conservateur, avait publié un décret religieux déclarant la production et l’utilisation d’armes nucléaires « haram » – c’est-à-dire interdites par la loi islamique. Que l’on y voie une « taqiyya » tactique ou une véritable conviction théologique, cela a joué un rôle de frein bien réel. C’était une ligne rouge tracée par l’establishment clérical, spécifiquement pour empêcher une dérive vers le nihilisme apocalyptique de la destruction mutuelle assurée. Khamenei n’était pas le seul à s’être opposé à la possession de l’arme nucléaire ; tous les libéraux iraniens y étaient farouchement hostile, à commencer par les mercantilistes ou ceux qui étaient favorables à un libéralisme économique permettant au pays d’obtenir la levée des sanctions et d’intégrer le commerce international.

Ce temps-là est révolu.

Ce frein a disparu. Khamenei est mort à son domicile à la surface, préférant braver les missiles américains. Les frappes aériennes et aérobalistiques n’ont pas seulement visé les centrifugeuses ; elles ont mis fin au contrôle pragmatique exercé par le clergé. Dans le vide laissé par la structure du pouvoir bicéphale, une faction que Khamenei avait tenté de cadrer a pris le contrôle opérationnel du Corps des gardiens de la révolution islamique. Cette faction de responsables militaires compétents et furax ont propulsé le général Ahmad Vahidi à la tête de la deuxième force militaire du pays.

Ce général est un peu atypique. C’est d’abord un homme que Khamenei avait écarté parce qu’il était trop radical et trop imprévisible. L’ancien Ministre des Renseignements, lié aux chapitres les plus sombres des opérations extraterritoriales, tient désormais les rênes du pouvoir. Vahidi n’est pas soumis aux contraintes quietistes du séminaire ou aux recherches casuistiques des religieux. C’est un homme d’armée confronté à une question de survie. Sa mission est la survie, et son raisonnement est celui d’un commandant acculé, pas d’un grand ayatollah. Il se dépêche de mettre en place une force de dissuasion, et l’Occident lui a fourni le slogan de recrutement idéal « Plus jamais ça ». L’Iran est désormais obsédé par une seule chose: la dissuasion.

Le récit colporté par Washington et Tel-Avib après les frappes du 28 février relevait de la pure fantaisie. Ils ont fait état d’une annihilation totale des capacités iraniennes dès le premier jour, ont continué à le répéter tous les jours jusqu’au J+25 puis ont évoqué un réajustement stratégique, affirmant que les stocks d’uranium enrichi de l’Iran avaient été réduits en cendres, que ses bases de missiles avaient été rasées et que la résilience du régime avait été anéantie. Rien de cela n’est vrai.

Cette campagne militaire folle n’a abouti à aucun résultat concret. L’Iran n’a pas renoncé à son uranium enrichi, et ne le fera jamais. La base de connaissances n’était pas hébergée dans un parc de serveurs que l’on peut bombarder ; elle réside dans l’esprit de milliers de physiciens qui travaillent désormais en trois équipes sous terre 24 heures sur 24. Les stocks de missiles balistiques et de drones ne sont pas simplement en cours de reconstitution ; ils sont reconstitués à un rythme de dispersion et à une vitesse de production qui font passer l’Iran d’avant 2026 pour le garage d’un amateur. Le régime est plus résilient car il n’est plus une maison fracturée de clercs, de bazaristes et de technocrates. C’est devenu un État-garnison, avec une véritable économie de guerre (les marchés n’ont connu aucune pénurie et la distribution de l’énergie électrique s’est avérée bien plus résilience qu’en Ukraine) unifié par l’humiliation viscérale de l’attaque menée par Israël et les États-Unis. Les Iraniens ne pardonneront jamais cette injure suprême et ils feront tout ce qui est possible pour eux de faire pour venger cet affront qu’ils jugent inacceptable de la part de ce qu’ils considèrent comme la pire racaille sur terre.

Ce qui nous amène à l’aspect le plus embarrassant du paysage géopolitique mondial actuel : le Detroit d’Hormuz.

La doctrine du détroit est une stratégie de destruction massive sans précédent depuis des décennies. Oubliez la propagande bidon sur les munitions de précision fort onéreuses lancés par des bombardiers stratégiques visant des installations nucléaires souterraines. La rocaille a tout absorbé. La doctrine de riposte iranienne, désormais connue au sein du Conseil de guerre de Vahidi, repose sur l’anéantissement environnemental. Si le détroit d’Hormuz ne peut être contrôlé pour permettre la vente de pétrole, il sera utilisé comme une arme pour détruire l’économie mondiale.

Il ne s’agit pas ici d’essaims de hors-bord ou de vedettes rapides ni de mines magnétiques ou encore de drones kamikazes. Il s’agit d’un déversement délibéré et calculé aux proportions catastrophiques, qui transformerait le chenal de navigation le plus étroit de la planète en un bourbier de goudron enflammé et irradié, à côté duquel la marée noire de l’Exxon Valdez passerait pour un simple incident de cuisine. Les usines de dessalement de tout le golfe persique seraient rendues inopérantes pour une génération. Les marchés énergétiques mondiaux ne seraient pas simplement perturbés, mais rayés de la carte.

Les États-Unis et Israël n’ont aucun argument ou moyen pour contrer cela, car c’est leur « victoire » autoproclamée sur le papier qui a créé ce monstre. On ne peut pas éliminer par des frappes de précision un geste qui ne nécessite que d’ouvrir des vannes et d’allumer une allumette. Le simple fait d’avoir attaqué les capacités d’exportation conventionnelles de l’Iran a fait de l’impensable – le chantage écologique – l’une des premières stratégies de dissuasion d’une nation qui se bat pour sa survie.

Trump et Rubio ont voulu que l’OTAN y aille se casser les dents. Sans succès, les alliés des États-Unis sont soumis mais ne sont pas stupides pour être utilisés comme des cobayes à sacrifier pour voir comment fonctionne une immense trappe.

Ce n’est pas seulement une erreur stratégique ; c’est le summum des désastres de la politique étrangère du XXIe siècle. C’est également l’un des pires échecs stratégiques des États-Unis et d’Israël. En ignorant les dynamiques politiques internes de Téhéran, en partant du principe que bombarder les modérés affaiblirait les radicaux, l’Occident a mis fin à la fatwa même qui maintenait le Moyen-Orient à un pas du gouffre. Le tandem Washington/Tel-Aviv a troqué un ennemi modéré contre une technocratie militaire qui ne considère pas la bombe atomique comme un péché, mais comme un sacrement de survie.

La question n’est pas de savoir « si » l’Iran procédera à un essai nucléaire, mais « quand ». L’Iran mène actuellement une course effrénée contre la montre, non pas pour finaliser le volet physique — cette partie est probablement déjà réglée —, mais pour obtenir la supériorité nécessaire afin de faire exploser un essai de démonstration que les États-Unis et Israël ne pourront pas détruire de manière préventive. Cela explique le déploiement d’une adresse diplomatique subtile de très haute volée visant à manœuvrer un ennemi infiniment plus fort mais jugé stupide et grossier. Les négociations en cours sous médiation pakistanaise sont un cas d’école où chaque belligérant tente de gagner  » son » temps et à manœuvrer serré. Dans ce jeu, rien ne peut battre la très vieille diplomatie perse.

Félicitations aux architectes de l’attaque du 28 février 2026. Vous avez pris un adversaire prisonnier de dogmes religieux l’empêchant de s’armer avec l’arme atomique, vous avez démantelé son mécanisme de contrôle et vous l’avez remplacé par un État-garnison plus furieux que jamais qui tient entre ses mains les rênes de l’approvisionnement mondial en pétrole. La pire erreur stratégique du siècle n’est pas à venir. Elle est déjà là.


4 réponses à « Comment l’Occident a fabriqué la bombe iranienne qu’il s’était juré de détruire »

  1. On n’oublie pas bien sûr que l Iran à officiellement déclaré vouloir la destruction d ‘Israël. J’aurais préféré un article sur la répression des manifestants en janvier par le régime mais bon détournons le regard .

  2. Avatar de Fabrice Dieutre
    Fabrice Dieutre

    ah ah, l’Occident va regretter son « régime des mollahs » , expression dont ils continuent à nous bassiner, alors que c’est l’Armée maintenant qui décide, et les excellentes conséquences décrites dans cet article!

  3. Avatar de Laurent Lendormy
    Laurent Lendormy

    De quel droit Israël et les US décideraient de qui à quoi?
    Ce qui est validé c’est qu’il faut se prémunir contre les fous furieux, pas d’utiliser la bombe.
    La Corée sort de l’impasse.
    Quant à l’injustifiable, nous en avons au moyen-orient mille exemples.

  4. Vous avez raison, mais d’un point de vue logique, la première partie de votre raisonnement peut être retournée : en renonçant à leur engagement de ne pas produire la bombe atomique, si tant est que cela soit le cas, l’Iran ne perdrait il pas son identité propre ? S’il se dote de cette arme, il invalide en effet l’argument d’Israël et des USA de priver l’Iran de cette arme inique (argument totalement fallacieux au départ), mais par contre il le valide après coup, ouvrant la voie à ce que vous appelez vous même « le nihilisme apocalyptique de la destruction mutuelle assurée ».
    Car comme vous l’avez soulevé, d’un Etat qui se voulait non agressif contre ses voisins, l’Iran devient dans l’hypothèse soulevée, de facto, un Etat tourné vers la guerre, où armée, pouvoir religieux et population sont focalisés vers ce même objectif vengeur. Cela rappelle le cas si récent de la Russie, également poussée au conflit par des manœuvres sophistiques, ce qui m’interroge. Et on voit combien dans le temps ces manipulations peuvent permettre de consolider un argumentaire totalement vide au départ. Il faut à mon sens exclure le comportement des administrations Trump et Netanyahu, elles mêmes poussées au conflit, car elles sont jetables à tout moment dans le cadre « démocratique », permettant de laver la ou les fautes des prédécesseurs sans en réparer les dégâts, alors que les pays « autoritaires » ou extrêmement conservateurs donnent l’image d’une responsabilité à la fois personnifiée et globalisante dans le temps. Cuba, Corée du Nord par exemple ont déjà vécu cela dans des scenarii différents, mais qui ont joué sur des réflexes mentaux de défense, de repli sur soi face à une menace. C’est peut être ce qui est recherché, à défaut de pouvoir faire chuter un régime, concentrer un adversaire dans une image caricaturale qui vient justifier après coup l’indéfendable et si possible l’isoler dans une posture paranoïaque.
    Comme la Corée du Nord l’a montré, c’est une impasse.

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