Il est assez prématuré de tenter une analyse des stratégies militaires mises en pratiques par deux blocs antagonistes et forts différents, asymétriques et opposés dans un conflit depuis des décennies. C’est le cas du conflit armé d’intensité variable opposant d’un côté l’État d’Israël, soutenu par les États-Unis et l’ensemble de leurs alliés face à la milice du parti libanais Hezbollah, soutenu par la Syrie et l’Iran.

Si une analyse des stratégies des deux blocs belligérants s’avère prématurée vu la complexité de ce conflit, le potentiel de situation actuel permet cependant d’en dégager quelques tendances assez constantes.

En réalité, ce qui ce passe au Levant et plus particulièrement dans le segment opposant Israël au Hezbollah libanais est une extension graduée du domaine de la lutte asymétrique. Le Hezbollah libanais a étendu la portée de ses opérations jusqu’au Sud de Haïfa en réponse aux objectifs de guerre d’Israël de faire revenir les 200 000 colons au Nord. Cette extension du domaine de la lutte a provoqué une très violente réaction israélienne via l’aviation mais il semble que les choses vont rester à ce stade pour un certain laps de temps. C’est clairement une guerre d’usure. Les Israéliens ne l’ont pas encore parfaitement compris.

Depuis le 08 octobre 2024, le Hezbollah libanais mène quotidiennement des attaques à partir d’une zone en deçà du Litani et près de la ligne bleue contre des sites militaires israéliens en soutien à Gaza. Le Hezbollah conditionnant l’arrêt de ces attaques par un cessez-le-feu et le retrait des forces israeliennes de la bande de Gaza. Ces attaques limitées et sous contrôle contre les systèmes de surveillance semblaient relever d’une stratégie claire: éviter toute escalade tout en affaiblissant les moyens de contrôle et de surveillance de l’adversaire. De son côté l’armée israélienne et ses alliés menaient à intervalles réguliers des frappes aériennes contre le Sud-Liban et plus rarement les lignes d’approvisionnement du Hezbollah libanais dans l’Anti-Liban et en Syrie. Cette situation a perduré pendant des mois en parallèle à l’évolution désastreuse en termes humain et d’image de la guerre à Gaza. Schématiquement, le Hezbollah utilise des roquettes, des missiles antichar et des drones kamikazes contre des installations militaires israéliennes. De son côté, Israël utilise massivement son aviation de guerre pour mener des frappes du Sud-Liban jusqu’à la banlieue Sud de Beyrouth et parfois au-delà, puisque le Liban ou du moins ses forces armées, lesquelles ne sont qu’une petite force de police, ne disposent d’aucun système de défense aérienne en dépit des bombardements aériens israéliens visant ce pays depuis 1982.

Les objectifs de guerre israéliens au Liban en 2024 ont beaucoup moins de latitude qu’en 1982: pour les Israéliens, il s’agit de créer une zone tampon et au besoin, repousser les éléments du Hezbollah au-delà du Litani afin de faire revenir les colons dans l’extrême nord de la Galilée. Cette perspective prends en compte le rapport de force prévalant avant le 08 octobre 2022 et pourrait changer de manière dramatique en cas d’effondrement subit des capacités du parti libanais à lancer des roquettes jusqu’à Haïfa et au-delà de cette ville stratégique. À l’opposé, le Hezbollah libanais, comme tout mouvement de guérilla ne disposant que de capacités très limitées face à un État sur-armé et disposant des réserves stratégiques des États-Unis, ne peut que tenter la stratégie des cercles concentriques croissantes en utilisant uniquement le seul vecteur efficace en sa possession: l’arme balistique.

L’armée israélienne a affirmé avoir mené 650 sorties et ciblé 1600 objectifs au Sud-Liban en 24 heures. Cela veut dire une moyenne de 60 bombardements par heure. C’est une grande capacité de frappe et d’usage de l’arme aérienne, laquelle demeure la meilleure arme d’Israël. Si l’on se réfère aux nombre de sorties et au nombre d’appareils ayant participé aux bombardements aériens du Sud Liban durant les dernières 48 heures, les forces aériennes israéliennes auraient logiquement entre 800 à 1100 appareils opérationnels. C’est bien supérieur aux 337 déclarés comme tels par des sources publiques concernant les inventaires militaires par pays.

Il y a donc deux tendances opposés : Israël a intérêt de déclencher une guerre régionale généralisée et d’y entraîner ses alliés avec pour objectif de mettre fin aux menaces pesant sur la Galilée par le Hezbollah libanais mais également ses propres alliés. En face, le Hezbollah libanais n’a pas intérêt à se laisser entraîner dans le rythme de son adversaire et s’attache surtout à éviter une escalade rapide vers une guerre régionale d’où surgiront des contingences non maîtrisables sur le plan interne, notamment en ce qui concerne la résilience des populations civiles.

L’image grand angle qui se dégage est que le gouvernement Netanyahu, impopulaire à l’intérieur, s’est précipité à ouvrir un front qui demeurait de basse intensité au Nord alors qu’il est embourbé dans une guerre atroce et inexpiable dans la bande de Gaza et que la Cisjordanie risque à tout moment de s’embraser. Washington joue à chaque fois au pompier et vient à la rescousse d’un très mauvais élève en stratégie car motivé par des facteurs irrationnelles.

Enfin, il est à noter que les attaques à distance contre les équipements de communication sans fil au Liban, lesquelles ont causé de sérieux dégâts en termes de pertes humaines, n’ont pas désorganisé les capacités 3C (contrôle, commandement et communication) du Hezbollah libanais, notamment en ce qui concerne sa force balistique. En parallèle, la frappe de décapitation de l’état-major de la force d’élite Ridhwan du Hezbollah, mené par le moyen d’un bombardement aérien et l’usage de deux munitions spéciales ayant visé un immeuble de la banlieue Sud de Beyrouth et causé d’importantes destructions, aurait pu totalement privé le Hezbollah libanais de ses capacités de manœuvre mais il semble que les Israéliens ont confondu l’état-major d’une force au sein de la guérilla de création postérieure à celle de la force balistique, laquelle demeure le fondement sur lequel se base cette organisation depuis la guerre de 2006. Cela explique en partie pourquoi le Hezbollah a continué le lancement de ces roquettes vers la Galilée puis l’extension de la portée de ses frappes vers la région de Haïfa ou se concentrent des éléments importants du complexe militaro-industriel israélien et la base aérienne de Ramat David.

Conclusion: il semble que la situation au Levant se dirige vers celle d’une guerre d’usure, un peu comme dans le conflit ukrainien. Les Israéliens seraient bien tenté par la stratégie du blitzkrieg mais vu l’absence d’avancement dans la bande de Gaza après près d’une année de guerre de haute intensité et une perte d’image terrible au niveau mondial, il est presque certain que le niveau d’affrontement avec le Hezbollah au Liban sera celui d’une stagnation sans fin et donc un conflit d’attrition.

Dans la guerre mondiale hybride en cours, les deux principaux conflits en Europe orientale et au Moyen-Orient sont des conflits stagnants et d’usure. Dans cet aspect, ce conflit hybride « high tech » offre des similarité avec la Première guerre mondiale (1914-1918) et ne pourrait évoluer sans un changement brutal dans l’économie mondiale. D’où les menaces pesant sur la région Asie-Pacifique car un bloquage persistant en Eurasie et au Moyen-Orient pourrait inciter l’un des belligérants à ouvrir un nouveau front affectant la fabrique du monde et les principaux foyers de la croissance économique en Asie orientale et du Sud-est.

2 responses to “Possible stratégie des cercles concentriques au Levant”

  1. les us pyromanes et pompier et alliées avec les sionistes qui disposent de 1100 appareils .

    munitions spéciale , quel genre de munitions ?

    fabrique du monde , la chine .

    qui est l’un des belligérant qui va ouvrir ce nouveau front en asie -pacifique .

    et un de vos articles dans le passé concernant le 1er conflit mondial : une boucherie .

    oui les guerres sont horribles , sont sales , c’est déguelasse , c’est atroce .

    et ces va en guerre actuel n’ont pas encore compris les leçons du passé , en tirer une conclusion , de ne plus faire de guerres et faire la paix .

  2. « Dans la guerre mondiale hybride en cours, les deux principaux conflits en Europe orientale et au Moyen-Orient sont des conflits stagnants et d’usure. Dans cet aspect, ce conflit hybride « high tech » offre des similarité avec la Première guerre mondiale (1914-1918) et ne pourrait évoluer sans un changement brutal dans l’économie mondiale »

    C’est intéressant cette comparaison avec l’impossibilité de percer le front de l’ouest en 1914-1918. Par exemple, la bataille de Verdun peut laisser penser que la guerre asymétrique était menée du coté français contre l’énorme puissance de feu allemande. Sauf qu’il ne s’agissait finalement que d’une supériorité balistique brutale mais non stratégique, que l’on retrouve sur le front ukrainien. En revanche, une innovation technologique majeure comme l’infanterie motorisée aura été mise en œuvre du coté français. De quel coté était finalement l’asymétrie ? Les impériaux allemands cherchaient en fin de compte à se sortir d’une tentative de regime change amplifiée par la communauté internationale horrifiée par l’invasion de la Belgique et mise en œuvre par un blocus maritime total. Verdun était apparemment, au départ du moins, pour Falkenhayn une tentative de « rectifier le front » pour finir la guerre sur un statut quo.

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