La chaleur estivale s’abat sur l’Asie du Sud et le Pakistan se retrouve à marcher sur une corde raide de plus en plus usée. D’un côté se profile une crise énergétique aiguë déclenchée par la fermeture effective du détroit d’Hormuz ; de l’autre, une manœuvre diplomatique à très haut risque visant à se positionner comme le médiateur indispensable dans le conflit majeur entre l’Iran et les États-Unis. Derrière le discours sur la « pertinence géopolitique » se cache une réalité crue : la stabilité économique même qu’Islamabad cherche à projeter est érodée chaque jour par les lumières vacillantes de son réseau électrique. Le Pakistan est une puissance nucléaire presque sans électricité.
L’escalade des hostilités entre l’Iran et les États-Unis n’a pas seulement secoué les marchés mondiaux du pétrole : elle a littéralement étranglé les artères énergétiques du Pakistan. La fermeture du détroit stratégique d’Hormuz a suspendu les livraisons cruciales de gaz naturel liquéfié (GNL) en provenance du Qatar, dont dépend fortement la production d’électricité du Pakistan.
La conséquence immédiate de ce conflit est un déficit énergétique national estimé à environ 4 500 Méga Watts, soit près d’un quart de la demande de pointe du pays.
Les centrales au gaz, dont la capacité totale se situe entre 4 000 et 5 000 MW, fonctionnent désormais bien en deçà de leur capacité ou sont complètement à l’arrêt. Si la production hydroélectrique a connu une certaine amélioration saisonnière, elle reste insuffisante pour compenser le déficit en gaz. La réticence du gouvernement à se tourner vers des solutions de remplacement au diesel, dont le coût est prohibitif – une mesure qui ferait exploser les tarifs de l’électricité –, a laissé le réseau dans un état précaire, au bord de l’effondrement contrôlé. Dans les grands centres commerciaux comme Karachi comme dans les zones rurales périphériques, des coupures de courant inopinées s’étendant au-delà de 10 heures mettent à rude épreuve la patience du public et sapent la productivité industrielle.
Il ne s’agit pas simplement d’un problème d’approvisionnement ; c’est une menace économique existentielle. Les industries sont confrontées à des arrêts quotidiens, qui mettent en péril les objectifs d’exportation et la production nationale, à un moment où le pays ne peut se permettre aucune contraction économique. La sécurité énergétique, ou plutôt son absence criante, est devenue le frein invisible aux ambitions de la politique étrangère du Pakistan.
Le paradoxe de la médiation : jouer dans la cour des grands alors que l’on est à bout de souffle
Paradoxalement, alors que la production d’électricité diminue, le rayonnement diplomatique du Pakistan s’est considérablement accru. Depuis la destitution de l’ex Premier ministre Imran Khan, les dirigeants civils et militaires, sous la houlette du Premier ministre Shehbaz Sharif et du chef de l’armée Asim Munir, ont opéré un revirement remarquable vers Washington, marquant l’alignement le plus ouvertement pro-américain qu’Islamabad ait connu depuis des décennies et probablement depuis la création du Pakistan en 1947. Ce rapprochement a porté ses fruits sur le plan géopolitique, positionnant le Pakistan comme un intermédiaire de choix pour la désescalade entre Washington et Téhéran.
L’appareil diplomatique pakistanais tourne actuellement à plein régime : il accueille les ministres des Affaires étrangères de la région, mène une diplomatie de la navette et a obtenu un cessez-le-feu fragile, reconnu à l’échelle mondiale. Il s’agit d’un effort calculé visant à transformer les troubles en atout, en tirant parti de son siège au Conseil de sécurité de l’ONU et de ses liens historiques tant avec les pays arabes du Golfe qu’avec l’Iran.
Cependant, cet effort de médiation est semé de contradictions. Un médiateur crédible doit disposer d’un certain poids et, surtout, faire preuve de neutralité. Les références du Pakistan sur ces deux fronts sont discutables.
Bieb que les diplomates plaident en faveur de la paix, la présence militaire du Pakistan dans la région en dit long sur sa posture réelle. En vertu de l’« Accord stratégique de défense mutuelle » signé avec Riyad, toute agression contre l’Arabie saoudite est considérée comme une attaque contre le Pakistan. Pour concrétiser cet engagement, Islamabad a déployé un contingent d’environ 13 000 soldats et un escadron d’avions de combat à la base aérienne Sultan Abdulaziz, la même qui accueille les AWACS et les avions ravitailleurs US, située dans la province orientale de l’Arabie saoudite.
Bien qu’officiellement présentée comme un exercice d’entraînement conjoint visant à renforcer la « préparation opérationnelle », la date et le lieu choisis – en plein cœur de la zone sensible du Golfe – et aux côtés de la coalition dirigée par Washington en font un signe indéniable d’alignement sur le bloc centré sur l’Arabie saoudite dans la région. Pour l’Iran, il ne s’agit pas là de la posture d’un médiateur neutre, mais de celle d’un État qui a déjà pris parti dans la guerre froide régionale. Téhéran a donc pris ses distances par rapport à la médiation d’Islamabad.
C’est la crise énergétique elle-même qui porte le plus atteinte à la crédibilité diplomatique du Pakistan. Il est difficile de donner l’image d’une puissance moyenne stable et en plein essor alors que la capitale est plongée dans le noir. Les tensions économiques liées au conflit – qui se traduisent par des perturbations dans les chaînes d’approvisionnement et une flambée des coûts énergétiques – sapent la stabilité financière que l’Arabie saoudite a récemment cherché à consolider grâce à un plan d’aide de 3 milliards de dollars.
Islamabad demande en substance à Washington et à Téhéran de lui confier la sécurité régionale alors même qu’elle peine à assurer la sécurité de son propre réseau électrique national. Comme le soulignent des analystes, la carte du « médiateur » risque d’être surjouée si les fondements du pouvoir au niveau national continuent de s’effriter.
Conclusion : le lien entre énergie et stratégie
La trajectoire actuelle du Pakistan illustre parfaitement le lien indissociable qui unit la sécurité énergétique et la politique étrangère. La fermeture du détroit d’Hormuz a mis à nu la fragilité sous-jacente du discours sur la relance économique du Pakistan. L’orientation nettement pro-occidentale des dirigeants et l’engagement militaire du pays envers le royaume d’Arabie saoudite ont ouvert des portes diplomatiques, mais ces portes mènent à des pièces où la climatisation est défaillante.
Pour qu’Islamabad puisse conserver ce rôle géopolitique de premier plan, il lui faut s’attaquer au « lien entre stratégie énergétique et stratégie géopolitique ». Le fait de dépendre d’un seul point d’étranglement maritime vulnérable pour l’approvisionnement en Gaz Naturel Liquéfié (GNL) constitue un handicap stratégique. Sans diversification des sources d’énergie – par le développement accéléré des énergies renouvelables, l’exploration nationale ou la construction de gazoducs terrestres –, l’ambition diplomatique du Pakistan dépassera toujours ses capacités nationales. Dans la crise actuelle, le Pakistan est un médiateur incapable d’éclairer sa propre maison, une métaphore frappante du fossé entre ambition et réalité.







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