Dans la grande fresque de l’impérialisme européen, l’invasion d’Alger en 1830 est souvent dépeinte à grands traits de fierté nationale, comme une aventure chimérique orchestrée par une monarchie bourbonienne moribonde, désespérée de laver son incompétence intérieure dans le sang d’une contrée plus ou moins alliée caractérielle à la France depuis François Ier. Les manuels parlent du « coup de l’éventail » – la fameux soufflet donnée par le colérique Dey Hussein au consul français Pierre Deval, grand escroc devant l’Éternel, à l’aide de son éventail. C’était une insulte, une tache sur l’honneur français qui exigeait le grondement des canons et le débarquement de trente mille soldats sur la petite plage de Sidi Ferruch (Sidi Fredj). Le narratif étant de mettre fin à une piraterie qui avait pris fin soixante-dix ans plutôt et libérer les populations locales du joug ottoman. C’est une explication bien ficelée, romantique et, en fin de compte, très superficielle.

Ce narratif qui assemblait des éléments précurseurs des guerres hybrides du 21e siècle, légitima pour un temps, cette folle expédition dans ce qui était le plus grand et le plus puissant des États dits barbaresques, lequel se trouva en crise profonde dès 1791 et traversa une série de dissidences ininterrompues sur fond de très graves crises jusqu’aux années 1820 en recevant un coup très dur lors de l’expédition britannique de Lord Exmouth (1815) et perdant sa marine à la bataille navale de Navarin (1827).

Mais l’histoire, lorsqu’on l’examine sous un certain angle, révèle un filigrane. C’est un filigrane qui ne porte pas les sceaux des rois, mais ceux des maisons de commerce. Et comme le souligne avec franchise un de nos lecteurs à l’origine de ce sujet oublié mais toujours pertinent aujourd’hui, il n’y a pas de « Bravo Sierra » ici. La croisade de Charles X était une entreprise de crédit, et ses véritables architectes n’étaient pas des maréchaux coiffés de chapeaux à plumes d’origine helvétiques, mais des hommes évoluant dans la pénombre feutrée des salons de banque.

Considérons la situation de la Maison du Roi à la fin des années 1820. Charles X trônait sur un trône qui, malgré ses sculptures dorées, était structurellement insolvable. Le Trésor français, saigné à blanc par les indemnités napoléoniennes et la torpeur économique de la Restauration, n’était plus qu’un coffre vide. Comment alors un roi en faillite parvient-il à rassembler une flotte, trente mille hommes, des trains d’artillerie et toute la logistique nécessaire à une expédition à travers la Méditerranée, mer traîtresse s’il en est ? La réponse est celle que les chroniques officielles préfèrent passer sous silence : la famille Seillère.

Les Seillères, dont le nom s’est éteint comme une bougie qu’on aurait soufflée et dont la banque a depuis longtemps été ensevelie dans les sédiments de la géologie financière, étaient les bailleurs de fonds de la conquête. Ils ont équipé les corps expéditionnaires. Ils ont avancé les capitaux là où l’État des Bourbons n’avait que des billets à ordre sans contrepartie. Et aux côtés de ces derniers, dans un consortium étroit et silencieux, se tenaient les maisons Schneider et Rothschild.

Le réseau Rothschild, qui constituait déjà le système circulatoire du pouvoir européen, ne s’est pas contenté de financer l’aventure ; il a facilité l’octroi des prêts et des crédits qui ont transformé une querelle diplomatique entre le Dey d’Alger et Paris en une occupation permanente. Pour eux, Alger n’était pas une guerre sainte ; c’était un actif en difficulté bénéficiant d’un emplacement méditerranéen de choix.

Mais le capital a besoin d’un récit, d’un narratif et d’une justification morale pour enrober le fer du boulet de canon. L’objectif déclaré aux banquiers, comme le note notre source avec une précision cinglante, fut présenté comme une mission visant à « libérer les Juifs de la Régence d’Alger ». Pour les autres, l’objectif variait de la gloriole à la libération des peuples d’un joug ottoman depuis longtemps symbolique. C’était là un casus belli curieux, presque avant-gardiste, pour une monarchie catholique à l’agonie. Pourtant, cette opération financière et militaire eut pour conséquence un changement monumental du statut juridique des Juifs — même si la libération ne vint pas du mousquet de 1830, mais de l’encre d’un décret quarante ans plus tard.

Pour les Seillière, Schneider et Rothschild, c’était une opportunité de choix au milieu d’une paix européenne ennuyeuse qui durait depuis une décennie et demi. Les agents favorables à l’entreprise pullulaient d’un certain café huppé de Paris fréquenté par de riches Juifs barbaresques jusqu’aux prêcheurs de la guerre contre le pouvoir deylival dans la Régence tunisienne et le Royaume de Marrakech, qui ne cessèrent d’appeler à la dissidence et au soulèvement dès 1821. L’un des éléments les moins connus de l’expédition d’Alger est ce comité de gens du pays qui s’était porté au devant du corps expéditionnaire français sur la plage de Sidi Ferruch pour lui proposer son aide et assistance et dont la publication de quelques noms valut à un historien algérien dans les années 1990 des poursuites judiciaires.

Cela nous amène à la deuxième couche, plus complexe, de cette affaire. Le décret Crémieux de 1870. C’est un fait historique incontestable : d’un simple trait de plume, les Juifs indigènes d’Algérie se sont vu accorder en masse la nationalité française. Ils n’ont pas eu à en faire la demande. Ils n’ont pas eu à passer par une période probatoire. Ils sont tout simplement devenus Français.

Et la main qui tenait cette plume était celle d’Adolphe Crémieux, ministre de la Justice au sein du gouvernement de la Défense nationale. Pour ses partisans, Crémieux était l’incarnation de l’universalisme républicain, un avocat qui s’était battu pour l’émancipation des Juifs et l’abolition du serment plus judaico. Pour ses détracteurs, et selon la lecture implicite de notre texte source, il était « un franc-maçon notoire et un militant juif » — une figure évoluant au sein d’un réseau d’influence très spécifique, bouclant ainsi un cercle d’obligations et d’idéologie qui avait commencé avec les prêts accordés par les Rothschild et Schneider quarante ans auparavant.

C’est toutefois le troisième acte de ce drame qui révèle la cruelle ironie de l’histoire. Si les financiers et le ministre de la Justice imaginaient une assimilation sans heurts des Juifs algériens reconnaissants ou non au sein du projet colonial français, ils ont mal évalué la force du ressentiment humain. Le décret de 1870 n’apporta pas la tranquillité ; il creusa un fossé. Il éleva une population qui avait été en théorie « dhimmi » sous la suzeraineté ottomane bien qu’ils y jouèrent un rôle de premier plan sous quelques Deys au rang de citoyens français à part entière, tandis que la majorité musulmane restait indigène, des sujets privés des droits des colons. C’est la cause première de la grande révolte du grand seigneur de guerre Al-Mokrani, laquelle coïncida avec la guerre avec la Prusse.

Il en résulta un tollé général. Comme le souligne notre texte, entre 1880 et 1905 — une période qui encadre parfaitement la tempête qui se préparait autour de l’affaire Dreyfus —, une forme virulente d’antisémitisme éclata, non pas dans les salons parisiens, mais dans les rues brûlées par le soleil d’Oran, d’Alger et de Constantine. C’était l’antisémitisme des colons. Il s’agissait des colons européens — Français, Espagnols, Italiens, Maltais — venus s’emparer des terres et de la vie commerciale du nouveau territoire. Ils ne voyaient pas dans les Juifs nouvellement émancipés des frères en liberté, mais des concurrents économiques et des pions politiques qui menaçaient la hiérarchie raciale précaire de la colonie.

Tel était le paradoxe de l’investissement des Rothschild en Algérie. L’« aventure » avait certes « libéré » les Juifs d’Alger, mais elle l’avait fait en les intégrant dans une machine coloniale qui fonctionnait sur l’exclusion et le pillage. Les colons, qui haïssaient les Juifs, dépendaient également de l’asservissement des musulmans ; ils considéraient le décret Crémieux comme une ingérence artificielle et contre nature dans l’ordre naturel de la colonie — un ordre qui, selon eux, devait être strictement européen blanc et chrétien.

Ainsi, avant que la nation française ne se déchire sur le sort du capitaine Alfred Dreyfus, les colons français d’Algérie avaient déjà mis en scène l’émeute. Ils avaient déjà publié les tracts antisémites de Max Régis et d’Édouard Drumont avec une touche locale et sauvage. Ils avaient déjà pris d’assaut les magasins juifs et profané les synagogues, non pas au nom du Dey, mais au nom d’une identité française qu’ils estimaient avoir été trahie par les grands banquiers et les francs-maçons.

Dans cette optique, l’invasion d’Alger apparaît moins comme une épopée royale que comme une mise en garde comptable. C’est l’histoire de la manière dont les dettes d’un roi en faillite ont été échangées contre la cohésion sociale de toute une région. Les Rothschild et les Seillères ont financé les navires, Crémieux a signé le document, et les colons, dans leur rage, ont ajouté la note finale, sanglante : dans l’arithmétique de l’empire, le coût du crédit se paie souvent en guerre civile.

La maison Seillère : les financiers d’une guerre oubliée

La famille Seillère, dont le nom s’est depuis évanoui dans les annales des dynasties financières disparues, appartenait à cette catégorie particulière de maisons bancaires de l’époque de la Restauration qui faisaient office de trésorerie parallèle pour un État français exsangue. Originaire de Lorraine, la famille s’était d’abord illustrée dans le commerce textile avant de se tourner résolument vers la haute finance à l’époque napoléonienne.

Dans les années 1820, sous la direction du baron François-Alexandre Seillère, la banque était devenue l’un des principaux créanciers de la couronne des Bourbons — une relation qui tenait moins du patriotisme que d’un calcul froid fondé sur les opportunités de gains d’intérêts.

Lorsque Charles X décida de lancer l’expédition d’Alger en 1830, le Trésor public français était pratiquement à sec. L’État ne pouvait pas émettre un emprunt public suffisant pour équiper une armada et un corps expéditionnaire de trente mille hommes. C’est Seillère, de concert avec les intérêts industriels de Schneider et le puissant réseau bancaire des Rothschild, qui combla cette lacune. L’arrangement fut, comme à son habitude, discret : Seillère avança les fonds nécessaires à l’approvisionnement de la marine, à l’achat d’artillerie et aux besoins logistiques colossaux liés au transport d’une armée à travers la Méditerranée.

En contrepartie, la maison s’est assurée des droits préférentiels sur les futures recettes algériennes, -notamment le trésor fabuleux de la Régence, ainsi qu’une part discrète mais substantielle du butin commercial du projet colonial.

L’ironie veut que la banque Seillère n’ait pas survécu longtemps à l’entreprise algérienne qu’elle avait financée. Une série de spéculations ferroviaires malavisées dans les années 1840, conjuguées aux bouleversements politiques de 1848, ont érodé la position de la famille. À la seconde moitié du XIXe siècle, la dynastie s’était de fait dissoute : ses actifs avaient été absorbés, son nom s’effaçait des registres de la finance européenne. L’expédition qu’elle avait financée allait cependant remodeler le monde méditerranéen pour les cent trente années suivantes. L’écriture comptable avait été réglée ; les conséquences ne faisaient que commencer.

Si la famille Seillère constituait le pilier financier de l’entreprise algérienne, Adolphe Crémieux en incarnait l’aboutissement idéologique et juridique. Né Isaac Moïse Crémieux à Nîmes en 1796 dans une famille juive de condition modeste, il gravit les échelons de la hiérarchie juridique française grâce à un mélange de génie judiciaire et de convictions politiques inébranlables. Sa carrière fut marquée par une cause singulière : l’émancipation, partout dans le monde, de ses coreligionnaires des incapacités juridiques qui persistaient bien après les promesses de citoyenneté universelle de ce que l’on appelait la Révolution française.

Jeune avocat, Crémieux mena pendant des décennies une campagne contre le « serment more judaïco » ou « serment juif », ce serment médiéval humiliant que les tribunaux français exigeaient encore des témoins et des justiciables juifs. Il obtint son abolition en 1846. En 1840, il se rendit à Damas aux côtés du philanthrope juif britannique Moses Montefiore pour défendre avec succès la communauté juive locale contre les accusations de meurtre rituel qui defrayérent les chroniques levantines de l’époque.

Le parcours politique de Crémieux l’a placé au cœur des transitions tumultueuses que la France a connues au XIXe siècle. Il occupa brièvement le poste de ministre de la Justice au sein du gouvernement provisoire de 1848, après le renversement de Louis-Philippe. Lorsque Louis-Napoléon Bonaparte se présenta comme candidat à la présidence de la Deuxième République, Crémieux lui apporta d’abord son soutien, avant de rompre définitivement avec le prince-président lorsque celui-ci organisa son coup d’État en décembre 1851.

En raison de son opposition, Crémieux fut emprisonné, bien que brièvement, et il passa les années suivantes du Second Empire dans une sorte d’exil intérieur, reprenant son activité d’avocat et son engagement au sein des institutions communautaires juives tout en œuvrant discrètement à la chute de Napoléon III.

La chute de Napoléon III en septembre 1870 — un effondrement précipité par la victoire prussienne à Sedan — ramena Crémieux au pouvoir. En tant que ministre de la Justice du nouveau gouvernement de défense nationale, il exerçait l’autorité d’un État en crise existentielle. C’est à ce titre que, le 24 octobre 1870, il promulgua le décret qui porte son nom : la naturalisation collective des quelque trente-cinq mille Juifs indigènes d’Algérie en tant que citoyens français à part entière. Il est à noter à ce propos que certaines communautés juives d’Algérie refusèrent ce décret ou y échappèrent du fait de facteurs liés à la géographie et certaines traditions locales spécifiques. Ces communautés résident à ce jour en Algérie.

Le décret Crémieux constituait indubitablement l’aboutissement juridique des principes que son auteur avait défendus toute sa vie. Il marquait également, comme le laisse entendre notre texte source, le point d’orgue politique et idéologique d’un projet colonial lancé quatre décennies plus tôt grâce au soutien de banquiers juifs dont les noms ont depuis été effacés de la mémoire collective.

Le fait que ce décret ait provoqué, en l’espace d’une génération, une violente réaction antisémite parmi les colons européens en Algérie constitue l’un des paradoxes les plus instructifs de l’histoire : une mesure destinée à garantir l’émancipation a au contraire mis en évidence la fragilité des idéaux républicains issus des loges maçonniques lorsqu’ils sont transposés sur le sol de l’empire.

Le consortium Bacri-Bushnac : les maîtres du commerce méditerranéen

Bien avant que la banque Seillère n’équipe le corps expéditionnaire d’Alger et plusieurs décennies avant qu’Adolphe Crémieux ne signe son célèbre décret, la vie commerciale de la Régence d’Alger était dominée par un partenariat extraordinaire entre deux familles juives : les Bacri et les Bushnac. Au sommet de leur influence pendant les guerres napoléoniennes, ces clans étroitement liés étaient, comme les a qualifiés l’historienne Julie Kalman, « les rois d’Alger » — des princes marchands dont l’influence s’étendait des comptoirs de Livourne aux salons de Paris, et dont les faveurs étaient courtisées tant par les nations que par les empires.

La société « Bacri-Bushnac » ne se contentait pas de participer au commerce méditerranéen ; elle en détenait de fait le monopole. Bénéficiant de la confiance et du soutien explicites du Dey, le régent ottoman d’Alger, les familles contrôlaient l’exportation de blé, d’orge et d’autres denrées de base dont dépendaient les puissances européennes en guerre. Naphtali Busnach, le neveu et associé des frères Bacri, était si puissant que les consuls européens pouvaient à peine mener leurs activités diplomatiques sans son intervention.

Ses contemporains le surnommaient le « vice-roi d’Alger » ; ils le voyaient nommer et destituer les gouverneurs de province, contrôler l’administration du trésor de la régence et gérer les relations financières délicates entre l’État barbaresque et les gouvernements européens.

Jacob Bacri, quant à lui, évoluait avec aisance dans les couloirs du pouvoir français, dînant avec Napoléon Buonaparte en personne et nouant des relations qui brouillaient la frontière entre le marchand et le ministre.

La dette : blé, guerre et billets à ordre impayés

Le casus belli qui allait finalement livrer l’Algérie aux mains des Français était, au fond, un différend commercial qui avait dégénéré. La chaîne des obligations remontait à la fin des années 1790, à l’époque du Directoire français et de la campagne d’Égypte de Napoléon. En 1798-1799, les maisons Bacri et Bushnac fournirent à la France d’énormes quantités de blé à crédit — des provisions indispensables pour nourrir tant la population civile que les armées de la République. Le Dey d’Alger lui-même avança les fonds nécessaires à ces transactions, garantissant de fait le crédit accordé à l’État français.

Ce monopole du commerce extérieur de la. Régence et les livraisons de blé à la France en guerre provoquèrent des disettes dans certaines régions. En 1801, un janissaire d’Alger vida ses deux mousquets sur un négociant juif qu’il considérait comme responsable des malheurs du pays et fuya se réfugier dans une caserne pour tenter d’échapper à la punition du Dey. L’encerclement du meurtrier suscita une émeute armée qui fut écrasée avec violence. Les livraisons de blé à la France créèrent une dette qui se transforma en contentieux durable.

Cette dette, qui s’élevait à plusieurs millions de francs-or de l’époque, ne fut jamais entièrement remboursée. Lorsque Hussein Dey accéda au pouvoir à Alger en 1818, les arriérés s’étaient accumulés depuis près de deux décennies. Les familles Bacri et Bushnac, elles-mêmes endettées auprès du Trésor du Dey pour les sommes qu’elles avaient avancées à la France, se retrouvèrent prises entre un Paris intransigeant et un Alger de plus en plus impatient. Hussein Dey, ancien marchand de céréales qui maîtrisait parfaitement les calculs commerciaux, considérait le solde impayé comme un affront personnel et souverain.

Hussein écrivit à plusieurs reprises à la Couronne française — d’abord à Louis XVIII, puis à Charles X — pour réclamer un règlement. Les réponses allaient de l’esquive à l’absence totale de réponse.

La dette connut son dénouement spectaculaire le 29 avril 1827. Lors d’une réception officielle au palais du Dey à l’occasion du Bayram ou l’Aïd esseghir marquant la fin du mois sacré du Ramadan, Hussein Dey confronta le consul français, Pierre Deval, exigeant une explication quant au refus de son gouvernement d’honorer ses obligations. Deval, selon tous les témoignages, répondit avec un mépris frôlant l’arrogance, informant le Dey que son gouvernement « ne répondrait en aucun cas, car il jugeait cela inutile ». Furieux, Hussein Dey frappa le consul à trois reprises avec son éventail — le célèbre coup de l’éventail — et l’ordonna de quitter les lieux.

Cette insulte fournit à Charles X le prétexte public dont il avait besoin. Les relations diplomatiques furent rompues ; un blocus naval d’Alger s’ensuivit du fait de la disparition de la marine algérienne lors de sa participation à la guerre de Grèce. Pendant trois ans, le gouvernement français se présenta comme la partie lésée défendant l’honneur national, tandis que la dette sous-jacente — véritable origine de la querelle — était discrètement écartée de la scène. Comme le faisait remarquer avec ironie La Vérité sur l’Algérie, cette affaire était une « comédie » ou plus exactement une « Bacriade » dans laquelle des millions furent avancés, Talleyrand fut acheté, et les revendications légitimes du Dey furent d’abord accueillies par des manœuvres dilatoires, puis par une invasion.

La conquête étrange d’Alger en 1830 fut donc, au fond, le recouvrement d’une créance irrécouvrable par d’autres moyens. Les familles Bacri et Bushnac, qui avaient espéré tirer profit de leur position d’intermédiaires entre l’Europe et le Maghreb, virent au contraire leur empire commercial s’effondrer au milieu de la violence qu’elles avaient involontairement contribué à déclencher. Le Dey fut destitué. Le drapeau français flottait sur la Casbah. Et les marchands juifs d’Alger, dont le sens des affaires les avait autrefois rendus indispensables tant aux princes musulmans qu’aux rois chrétiens, entrèrent dans un nouveau chapitre incertain de leur longue histoire — un chapitre qui, quatre décennies plus tard, les placerait sous la plume juridique d’Adolphe Crémieux. Plus d’un siècle plus tard, ces juifs algériens dont le génie était particulier et différait grandement de celui des Juifs des autres pays, allaient jouer un rôle discret mais de premier plan dans l’histoire contemporaine de la France.

Cette histoire est tabou. Elle a été effacée de la mémoire collective et c’est à peine si elle est effleurée dans les manuels d’histoire. L’expédition d’Alger de 1830 était en fin de compte l’œuvre de trois familles de banquiers dont une est éteinte aujourd’hui. C’était une entreprise avant-gardiste et préfigurait le rôle prééminent des puissances financières dans ce que les historiens appellent aujourd’hui l’expansion coloniale et la recherche de débouchés pour le commerce ou de nouveaux marchés par la force des armes et un narratif précurseur du marketing commercial moderne utilisant ou exploitant les croyances de ceux qui y participaient sans vraiment connaître les véritables enjeux.

Cette expédition jugée folle à l’époque eut de funestes conséquences. D’abord pour Charles X qui fut renversé 25 jours après la capitulation d’Alger ; pour le Comte de Bourmont, Commandant en chef l’armée d’expédition d’Afrique dont la carrière se termine dans la tristesse et la confusion dès la chute de Charles X; pour le consortium Bacri-Boushnac qui ne se relèvera jamais de l’affaire finale et enfin pour les Seillière qui perdent presque tout dans les années 1840. Seules les maisons Schneider et Rothschild prospèrent grâce à leurs puissants réseaux. La colonisation de l’Algérie, d’une violence inouïe, durera selon les régions de 1830 à 1832, de 1832 à 1837, de 1838 à 1847, de 1852 à 1864 et de 1864 à 1870 et encore de 1881 à 1904 avec une prévalence régulière d’insurrections et de révoltes sporadiques ou chroniques jusqu’à 1917. Après la Première guerre mondiale, le sentiment nationaliste croissant mènera aux massacres de 1945 et à une terrible guerre d’indépendance qui durera de 1954 à 1962.


3 responses to “Le Grand Livre et le décret : finances, fraternité et le paradoxe de l’expédition d’Alger en 1830”

  1. Avatar de Abdelkader Sofi
    Abdelkader Sofi

    Finalement si l’on revient à la Sourate 2 du Coran à partir du verset 246. Nous avons la même trame historique les notables des enfants d’Israël qualifiés de juifs banquier et l’expansion et le profit par la guerre dans le Coran c’est le djihad ou guerre sainte car c’est légiféré. Au 19 ème c’est la conquête qui devient coloniale

  2. On finirait par y croire
    MD

  3. Merci d’avoir écrit et partagé cet article intéressant et important.
    Je comprends que plus d’articles sont disponibles pour les abonnés payants?

Commentaires

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