L’offensive de printemps qui s’est abattue ces derniers jours sur les principales villes du Mali ne me surprend pas. Elle était latente dans chaque garnison corrompue, chez chaque soldat impayé, dans chaque village du nord qui ne connaissait l’État que comme un prédateur absent. Ce qui suit est une analyse sans concession sur ce qui se passe réellement dans ce pays du Sahel, dépouillé des subtilités diplomatiques et des vœux pieux du Ministère des Affaires étrangères. Vous allez lire un texte que vous ne lirez nulle part ailleurs sur ce sujet.

Une junte creuse

Parlons sans détours des hommes qui tremblent aujourd’hui dans la ville garnison de Kati. Assimi Goïta et ses colonels n’ont pas mérité leurs grades par leur génie militaire. Ils se sont autoproclamés – général cinq étoiles, colonel – lors de cérémonies d’admiration mutuelle qui seraient grotesques si elles n’étaient pas aussi meurtrières. Ils se drapent dans une rhétorique panafricaniste, mais il parlent des Touaregs, des Arabes, des Berabiches et des Fulanis avec un mépris racial qui choquerait au plus haut point ceux qui idéalisent cette junte.

Cela importe car cela distingue le régime malien de ses homologues au Niger et au Burkina Faso. Quelle que soit l’opinion que l’on ait de Tiani ou de Traoré, leurs mouvements sont dépourvus de cette profonde animosité ethnique qui caractérise la caste militaire de Bamako. La junte nigérienne gouverne les populations touaregs et arabes d’Agadez et d’ailleurs sans la brutalité instinctive qui caractérise la contre-insurrection malienne. Cette différence n’est pas superficielle : elle détermine si les groupes armés considèrent la négociation comme une possibilité ou l’anéantissement comme une fatalité.

Goïta est lui-même le fils d’un tirailleur colonial – un fait que ses propagandistes ne mentionnent jamais lorsqu’ils dénoncent « l’impérialisme français ». Sa réflexion stratégique ne va pas au-delà de sa dépendance vis-à-vis des sous-traitants turcs de SADAT (le Wagner turc) et des fonds émiratis. Lorsque les commandants du Corps africain russe ont proposé des redéploiements opérationnels, Goïta n’aurait pas été en mesure de répondre aux arguments tactiques. Il a acquiescé, s’est rangé à leur avis, a fait confiance aux étrangers qui avaient remplacé ceux qu’il avait expulsés. Ce n’est pas un stratège. C’est un officier de garnison qui a eu énormément de chance en 2020 et qui a confondu un coup d’État avec un mandat.

Algérie : la paralysie de la stabilité

On considère souvent Alger comme un acteur sur la scène malienne. La vérité, plus dérangeante, est que l’Algérie est une absence déguisée en présence. Toute sa philosophie d’État repose sur le statu quo : maintenir le statu quo, contenir les turbulences, éviter les décisions susceptibles d’entraîner des répercussions imprévisibles. La diplomatie algérienne au Mali a été un véritable modèle de processus sans résultat : des cycles de médiation interminables, des déclarations prudentes, mais rien qui ne change la réalité sur le terrain.

Ce n’est pas de l’incompétence. C’est une paralysie institutionnalisée. L’Algérie n’a aucune réflexion stratégique sur le Mali, car une réflexion stratégique implique une volonté d’accepter les risques et les compromis. Le système algérien – avec ses dirigeants vieillissants, son processus décisionnel opaque et quasiment bloqué, un appareil sécuritaire qui considère tout changement comme une menace – en est structurellement incapable. Lorsque le régime de Assimi Goïta tombera, Alger publiera les mêmes déclarations qu’en 2012 : soutien à l’intégrité territoriale, rejet du terrorisme, appels au dialogue. Les mots seront identiques. L’effet sera identique. Nul.

Maroc : le théâtre des guignols de Djemaa el-fna* comme stratégie

La politique sahélienne de Rabat ne peut être comprise en dehors du prisme du Sahara occidental. C’est une obssession pathologique grave et rarissime dans le domaine des relations internationales. Chaque initiative marocaine vers le sud est calibrée en fonction de l’influence algérienne. Mais il ne faut pas confondre activité et impact. La guerre de l’information permanente et de très bas niveau menée par le Maroc contre l’Algérie — les fuites opportunes, les campagnes médiatiques alignées sur Rabat, les mensonges grotesques, le dénigrement systémique, l’usurpation d’identité — est une mise en scène hautement sophistiquée mais sans résultat. Elle génère du bruit, façonne les perceptions dans quelques capitales occidentales et renforce l’image que le Maroc se fait de lui-même en tant qu’aspirant bon élevé de l’Occident tout en cachant sa narcomafia.

Pourtant, le Maroc reste, fondamentalement, ce qu’il est depuis longtemps : un serviteur extrêmement fidèle et zélé de l’axe américano-franco-israélien. Ses services de renseignement sont totalement adaptés à ce rôle et leurs opérations, assez nombreuses au Sahel découlent des priorités occidentales et non d’une stratégie régionale autonome. L’idée selon laquelle le Maroc manipulerait habilement les factions du JNIM et d’Al-Qaida ou bien créer des groupes terroristes comme le défunt MUJAO pour influencer les résultats est bien trop flatteuse. Rabat peut titiller, pousser des chefs tribaux et leur donner quelques bons de carburant et recueillir des informations, mais diriger la dynamique djihadiste dépasse ses capacités et, franchement, sa tolérance au risque. Le Maroc veut que l’Algérie perde. C’est l’objectif stratégique numéro 1 du Maroc. Ce n’est pas la même chose que de vouloir gagner au Mali.

Nous avons donc un Mali extrêmement vulnérable et en guerre civile dont les dirigeants actuels sont cupides, cruels et stupides. Une Algérie qui n’a aucune stratégie et qui est accusé à tort d’avoir un rôle dans ce pays voisin et enfin un Maroc qui ne dispose pas de stratégie propre mais de celle de ses maîtres mais qui ne veut que la défaite de l’Algérie même fictive ou sur le plan du narratif.

Nigeria : le parallèle avec le Pakistan

Il faut ici parler sans détours. Sous Tinubu, le Nigeria a conclu un pacte avec le diable qui fait écho à la situation du Pakistan entre 2010 et 2015 : autoriser les opérations de drones américains sur son territoire souverain en échange d’une aide en matière de sécurité, d’un partage de renseignements et d’une couverture politique. Les détails sont délibérément flous – Abuja nie ce que Washington ne confirme pas –, mais le schéma est indéniable. Les opérations militaires américaines qui partaient autrefois du sol nigérien transitent désormais par l’espace aérien nigérian et, lorsque cela est nécessaire, frappent sur le territoire nigérian.

C’est le scénario pakistanais qui se répète : une nation fière qui accepte de voir sa souveraineté réduite parce que son propre dispositif de sécurité n’est pas en mesure de faire face à la menace. À l’instar du Pakistan, le Nigeria le niera publiquement tout en facilitant les choses en coulisses. Comme au Pakistan, ce compromis permet d’obtenir des victoires tactiques au prix de ressentiments stratégiques que les groupes armés exploiteront à des fins de recrutement. Le Nigeria est un géant aux pieds d’argile en difficulté aux prises avec des fractures internes ; absorber le choc de l’effondrement du Mali n’est qu’un problème parmi tant d’autres qu’Abuja n’a tout simplement pas les moyens de résoudre.

France : la main invisible ?

Des rumeurs persistent selon lesquelles les services de renseignement français resteraient en contact avec des éléments du Front de Libération de l’Azawad, que certains dirigeants de ce mouvement armé indépendantistes transiteraient par la Mauritanie avec la bénédiction tacite de Paris, et que les efforts manifestes de l’Ukraine pour s’attirer les faveurs des combattants touaregs seraient coordonnés avec les services français. J’évalue ces allégations avec prudence. La France n’est certainement pas neutre et la différence entre la France officielle et le diable des religions révélées est très mince – et puis aucune ancienne puissance coloniale ne l’est jamais – et Paris tirerait une certaine satisfaction de voir s’effondrer le projet russe au Sahel. Mais capacité et intention sont deux choses différentes. Les services de renseignement français disposent toujours de sources humaines (Humint) dans la région, mais leur capacité opérationnelle a été anéantie par l’expulsion de 2022. Paris peut observer. Il peut encourager. A la limite mener une opération logistique par proxy pour les Ukrainiens perdus dans les confins de Taoudenni entre la Mautitanie et le Mali mais Il ne peut pas diriger sur site.

La dimension ukrainienne est plus concrète. L’intérêt de Kiev à affaiblir les forces russes partout où elles opèrent dans le monde est tout à fait rationnel. Certains commandants du Front de Libération de l’Azawad auraient reçu une formation et des conseils tactiques de la part de membres des forces spéciales ukrainiennes, probablement via le territoire mauritanien. Il ne s’agit pas d’idéologie, mais d’une alliance de circonstance contre un adversaire commun. Si le Corps africain de la Russie se bat pour sa survie au Mali, les forces ukrainiennes veulent l’aider à périr plus vite.

L’illusion d’un impact majeur

Voici maintenant la vérité la plus dure à accepter, celle qui va à l’encontre des récits dramatiques : la chute de la junte malienne ne va pas bouleverser fondamentalement l’Afrique, l’Afrique de l’Ouest ou le Sahel. Le Mali est en proie à une guerre civile de faible intensité depuis 1960 — l’indépendance elle-même a débuté par une rébellion touareg que Bamako a écrasée dans le sang avec l’aide de la France. Les coups d’État militaires ne sont pas des événements exceptionnels ; ils constituent le principal mécanisme de transition au pouvoir. L’irrédentisme du nord est antérieur au JNIM, antérieur à Al-Qaïda, antérieur à l’ère coloniale. C’est une constante, pas une variable.

Si vous ne comprenez pas cette constante ou que vous l’ignorez, vous ne comprendrez jamais ce qui ce passe au Mali.

La convergence tactique actuelle entre le Front de Libération de l’Azawad et les terroristes du JNIM n’est que cela : tactique. Le projet nationaliste de l’Azawad et le djihadisme transnational sont idéologiquement incompatibles. L’un aspire à un État-nation délimité par des frontières reconnues ; l’autre rejette ces frontières, qu’il considère comme des impositions coloniales et un concept impie. Les dirigeants touaregs laïques qui constituent l’ossature du Front de Libération de l’Azawad n’ont aucun intérêt à vivre sous l’interprétation un peu spéciale et hors-sol de la chariaa par le JNIM. Lorsque l’ennemi commun sera vaincu, les contradictions resurgiront rapidement. L’opportunisme qui rend cette offensive possible est le même qui rendra toute coalition au pouvoir intenable. Et souvenez-vous de cela: intenable.

Quelle sera la suite ?

Assimi Goïta tombera ou se repliera dans une cachette autour de Bamako. Le Nord connaîtra une période d’interrègne confuse où les forces du Front de Libération de l’Azawad et du JNIM patrouilleront dans différentes rues de différentes villes et localités, leurs postes de contrôle délimitant des zones d’influence qui changeront chaque semaine puis chaque jour. L’Algérie organisera des réunions sans fin. Le Maroc diffusera des rumeurs de plus en plus grotesques et invraisemblables. Le Nigeria laissera les Américains intervenir avec des frappes cinétiques. La France observera. La Russie tentera de conclure un accord avec la faction qui voudra encore des mercenaires de Wagner ou l’Afrika Corps— il y en a toujours une.

Le Sahel n’a pas besoin de nouvelles analyses présentées comme une partie d’échecs géopolitiques ou d’un grand jeu. Il a besoin d’un bilan honnête : l’État malien n’était qu’une fiction bien avant que le premier colonel de la junte n’épingle une étoile sur sa propre poitrine. Cette fiction s’effondre aujourd’hui. Les gens qui vivent dans ses ruines tiendront bon, comme ils l’ont toujours fait, tandis que les grandes puissances redessinent leurs cartes, changent leurs discours et n’apprennent absolument rien de plus que ce qu’elles n’avaient déjà appris en 2012, en 2006 ou en 1990.


*Célèbre place publique au sud-ouest de la médina de Marrakech au Maroc. Ce haut-lieu traditionnel, populaire et animé, attirait une foule de charlatans, de prestidigitateurs, de faux mendiants, des conteurs, des acrobates, de guignols et de musiciens folkloriques.


6 responses to “Une analyse réaliste sur le conflit au Mali”

  1. Je trouve ce texte à mille lieues de ce à quoi Strategika51 nous avait habitués.
    Ce qui se passe au Mali n’est rien d’autre que le début de l’onde de choc post-Golfe Persique. Les Russes de Wagner n’y étaient présents que parce que les Émirats finançaient largement leur présence.
    La chute de Bamako n’est que le premier domino : elle traduit la contraction du rôle des Émirats et l’érosion progressive de leur influence. Le Soudan et le Yémen pourraient suivre.
    Quant au rôle d’Alger, ce choix délibéré de ne pas intervenir visait à attirer Abou Dhabi et Rabat dans ce bourbier, vers ce qu’ils considéraient — à tort — comme le jardin intérieur d’Alger.
    Nous en voyons aujourd’hui les résultats.

  2. il manque l’extrait de manipulation en note de bas de page, serait-ce possible de compléter ?
    M. D.

    1. Quelle est la cible?
      Quel est le vecteur cognitif?
      L’objectif?
      Il n’y a aucune réitération. Vous avez fait erreur sur le diagnostic depuis le début. Une certaine rigidité psycho-intellectuelle vous empêche de rectifier un jugement subjectif émanant d’un affect.

  3. Merci pour ces éclairages.

    1. Il semble qu’à cause de votre commentaire précédent, l’article n’ait finalement pas été retardé avant sa publication. 😊

Commentaires

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