Le monde est en pleine altรฉritรฉ et les rapports de force changent et se modulent ร des amplitudes assez variables et imprรฉvisibles. Percevant une vague menace obsidionale aggravรฉ par un effondrement de l’รฉconomie rรฉelle, les รtats-Unis tentent de forcer une sortie aprรจs avoir piรฉgรฉ la Russie en Ukraine pour s’accaparer le monopole de l’รฉnergie mondiale mais l’Iran, maillon faible d’un axe non formel, offre une rรฉsistance asymรฉtrique รฉlevรฉe. L’objectif du lutteur amรฉricain dont le nouvel avatar ressemble ร un poster de propagande militaire des annรฉes 1940 est la Chine dont l’รฉconomie et le statut non officiel de fabrique du monde lui permettent de revendiquer la place de premiรจre puissance รฉconomique mondiale.
La philosophie politique chinoise ressemble ร des ruissellements d’eau descendant de faรงon imperceptible et en รฉpousant les anfractuositรฉs des roches de la montagne. Les Chinois ne prennent aucun risque et se contentent d’attendre une opportunitรฉ. Or, depuis la guerre d’Iran, ce stรฉrรฉotype est en train de changer.
ร quelques jours seulement du ยซ Sommet DonaldTrump-Xi Jinping ยป tant attendu et dont le poster pourrait รชtre empruntรฉe ร l’affiche du film Rocky IV par le/la chargรฉ(e) de la communication digitale de Trump, le ministรจre chinois du Commerce a lancรฉ un dรฉfi diplomatique : sa toute premiรจre ยซย ordonnance de blocage ยซย . Ce fait est rarissime et relรจve de l’introduction d’un film Hongkongais du type Shaolin contre Wu Tong . La cible ? La derniรจre sรฉrie de sanctions imposรฉes par Washington ร cinq raffineries chinoises de petite taille qui osent acheter du pรฉtrole brut iranien ร prix rรฉduit.
Le ton n’a pas รฉtรฉ adouci pour les prochaines civilitรฉs. Beijing a dรฉclarรฉ que les sanctions US ย ยป ne seront ni reconnues, ni mises en ลuvre, ni respectรฉesย ยป, les dรฉnonรงant comme des violations du Droit international dรฉpourvues d’autorisation de l’Organisation des Nations Unies.
Il ne s’agit pas seulement d’un diffรฉrend politique mais un prรฉcรฉdent aussi inรฉdit que dangereux. Cela rappelle les deux guerres de l’opium et la diplomatie de la canonniรจre. Mรชme la plus petite principautรฉ de la planรจte ne pourrait ne pas rรฉagir aux actions de Washington. Le message adressรฉ ร Washington est clair : la guerre รฉconomique d’intensitรฉ maximale contre lโIran sโarrรชte lร oรน commencent nos raffineries.
Nous sommes en prรฉsence d’un duel MMA contre Wushu. Cependant c’est lร que le Shotokan rentre en scรจne…
Cette attitude intransigeante, belliciste et interventionniste nโest pas lโapanage de Washington. Le Ministรจre chinois des Affaires รฉtrangรจres ne cesse de lancer des avertissements ร lโencontre de Tokyo. Le militarisme japonais est en train de revenir d’une longue errance dans le brouillard radioactif d’une forรชt sombre. Beijing ne supporte pas cette menace. La Chine a averti le Japon qu’en soutenant les sรฉparatistes taรฏwanais, le Japon court inรฉvitablement ร sa perte.
Si ce genre de discours est assez commun dans les rapports de force en Asie de l’Est, le moment choisi est loin d’รชtre anodin. En qualifiant publiquement le Japon de ยซ flรฉau de l’Asie de l’Est ยป et de puissance revancharde, la Chine fait savoir que, mรชme si elle s’apprรชte ร s’asseoir ร la table des nรฉgociations avec les รtats-Unis, la structure d’alliance qui l’entoure โ en particulier le parapluie de sรฉcuritรฉ amรฉricano-japonais โ ne sera pas รฉpargnรฉe par ses attaques verbales.
Malgrรฉ l’opposition de la Chine sur les mesures US concernant le pรฉtrole, au moins quatre avions de transport amรฉricains C-17 Globemaster III ont atterri ร Beijing cette semaine, transportant le cortรจge du Service secret, du matรฉriel de communication et la redoutable limousine ยซ Beast ยป en vue de la prochaine visite du prรฉsident Trump, prรฉvue les 14 et 15 mai 2026. La prรฉsence de ces gros avions de transport militaires amรฉricains sur le sol chinois est un symbole fort de coexistence de deux mondes diffรฉrents mais condamnรฉs.
Le rรฉseau logistique chinois est plus complexe qu’on le croit. Au mรชme moment que des รฉquipes amรฉricaines de reconnaissance coordonnent les protocoles de sรฉcuritรฉ d’un cรดtรฉ de l’aรฉroport, les rythmes diplomatiques et รฉconomiques habituels se poursuivent. L’Iran a confirmรฉ la reprise des vols commerciaux et de fret vers la Chine, qui s’inscrivent dans le cadre des รฉchanges bilatรฉraux normaux qui auraient valu des sanctions ร des terminaux tels que celui de Qingdao Haiye Oil Terminal Co. Nous ne voyons ici aucun drame officiel autour d’un ยซ avion-cargo militaire iranien ยป, mais plutรดt le bourdonnement discret et constant des รฉchanges commerciaux que Beijing refuse d’interrompre malgrรฉ la pression de l’administration Trump.
Ce mรฉlange explosif de refus et de tapis rouge annonce la position de la Chine avant les nรฉgociations. Les trois points chauds โ l’Iran, Taรฏwan et le commerce mondial โ ont รฉtรฉ explicitement prรฉsentรฉs comme les axes centraux du sommet.
En rejetant catรฉgoriquement les sanctions amรฉricaines sur le pรฉtrole iranien juste avant le sommet, la Chine pose clairement ses conditions : ยซย la gestion de l’ordre mondial par la voie bilatรฉrale, sans cรฉder aux rรฉgimes de sanctions unipolairesย ยป.
La Chine refuse de lier ses relations commerciales avec l’Iran ร son dialogue avec les รtats-Unis.
La Chine accueillera le messager tout en rejetant catรฉgoriquement son message.
Face ร une administration qui se nourrit de l’imprรฉvisibilitรฉ, Beijing rรฉpond par un pragmatisme rigide et brusque : ยซย ยปVenez, parlons de Taรฏwan et peut-รชtre de Huawei, mais ne vous attendez pas ร ce que j’arrรชte d’acheter du pรฉtrole iranienย ยป
En gรฉopolitique, on part souvent du principe que les sommets ont pour but de rรฉsoudre des problรจmes. Ce qui sโest passรฉ cette semaine ร lโaรฉroport de Beijing semble indiquer le contraire. Ce sommet vise ร gรฉrer les contradictions avec une telle habiletรฉ que chacun โ le prรฉsident amรฉricain, le Premier ministre japonais et les commerรงants iraniens โ sait exactement oรน se situent les limites, mรชme lorsquโils se retrouvent sur le mรชme bout de terre, ou, autour d’une table.
Souplesse chinoise contre la lancรฉe dรฉvastatrice de la force brute amรฉricaine. Il est toujours fascinant de voir cette dialectique de lutte se concrรฉtiser ร chaque duel au pas de course. Le feu contre l’eau. Le lutteur Wushu chinois connaรฎt ses limites et sait qu’il ne doit pas encaisser un seul coup du lutteur MMA US sous peine de disparition du monde physique d’ici-bas. Cela explique les techniques chinoises ancestrales de l’esquive et de la rรฉcupรฉration de la force de frappe de l’adversaire contre lui-mรชme. Il s’agit de deux philosophies radicalement opposรฉes et diamรฉtralement diffรฉrentes. L’un veut vaincre sans violence tandis que l’autre veut vaincre avec le maximum de violence. La guerre d’Iran constitue l’heure de vรฉritรฉ pour la doctrine chinoise car elle constitue et concentre en elle-mรชme l’apex de la confrontation forcรฉe ร un moment oรน, pour reprendre le langage descriptif chinois, le tigre enragรฉ ravage tout sur son passage avec des convulsions de transe et de douleur…
L’รฉtranglement de pays habituรฉs de longue date aux embargos et aux blocus ne fonctionne plus. Le dรฉtroit d’Hormuz est devenue une poudriรจre oรน tout peut arriver. La Chine est trรจs diffรฉrente de la Russie et est trรจs รฉconome en mouvements sur un รฉchiquier. Elle ne risque jamais un cavalier sans garantir une prise assurรฉe et sait รฉviter les piรจges inรฉvitables comme ceux de l’Ukraine.
Ces aspects sont d’autant plus fascinants ร observer que les รtats-Unis ont ร leur tรชte aujourd’hui une administration jugรฉe par certains analystes comme la plus incompรฉtente de l’histoire en matiรจre de stratรฉgie et de conduite de la guerre. La gestion par l’administration Trump de la guerre avec l’Iran est un cas d’รฉcole en matiรจre de gabegie et d’inefficacitรฉ malgrรฉ des ressources et des moyens gigantesques. Sans entrer dans la polรฉmique concernant le coupable qui a entraรฎnรฉ les รtats-Unis dans cette pente raide sans fond, il est รฉvident que le conflit pour l’hรฉgรฉmonie ne peut se rรฉsoudre par la force brute et que le belligรฉrant qui saura la contourner aura certainement le dernier mot sans le vouloir.







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