Si vous utilisiez l’application de navigation Petal Maps de Huawei sur votre appareil Android Samsung, Xiaomi, Oppo ou tout autre appareil Android non-Huawei, vous avez sans doute eu une mauvaise surprise cette semaine.

Au lieu de l’écran de navigation habituel, vous avez été accueilli par un message d’erreur sans détour : « Petal Maps n’est pas pris en charge sur les appareils non-Huawei »

Capture d’écran du smartphone de l’auteur

Oui, vous avez bien lu. Avec la dernière mise à jour (version 4.7.0.316), Huawei semble avoir activé un « kill switch » ou bouton de la mort, bloquant l’accès à des millions d’utilisateurs qui ont osé utiliser son application sur du matériel qu’il n’a pas fabriqué.

Ce n’est pas simplement un bug. C’est une erreur stratégique catastrophique qui va réduire à néant d’un seul coup des années de croissance de l’écosystème, obtenue de haute lutte.

Revenons un peu en arrière. Pendant des années, la page d’assistance officielle de Huawei indiquait clairement qu’il était possible d’installer et d’utiliser Petal Maps sur des appareils non Huawei. Le géant technologique chinois savait que pour développer une alternative à l’omniprésent Google Maps, elle avait besoin d’envergure, d’endurance et d’un large déploiement lequel semblait impossible. Huawei avait besoin de données. Son application de navigaion avait besoin que des utilisateurs, de l’Afrique à l’Asie, de l’Europe aux Amériques, fournissent des données sur le trafic, des avis et des photos.

Les débuts furent laborieux. On se rappelle d’une application austère, avec un interface et des fonctionnalités limités. À ses débuts, Petal Maps était à des années lumière de Google Maps et personne ne parlait un centime sur son avenir. Mais à un certain moment, il semble que les choses changèrent. Les utilisateurs férus de technologie, en particulier ceux qui recherchaient une alternative plus épurée et moins gourmande en données que Google Maps, s’y sont rués. Les propriétaires d’appareils de marques chinoises comme Xiaomi, OnePlus, Oppo et même Honor, récemment devenue indépendante, ont installé l’APK. L’application est devenue incontournable pour les utilisateurs qui souhaitaient une expérience de navigation « pure », sans fioritures. Petal Maps n’était plus seulement un simple faire-valoir de Huawei ; elle bénéficiait d’une véritable popularité mondiale, avec des identifiants de lieux répertoriés sur Wikidata et une présence dans plus de 140 pays.

Mais aujourd’hui, cette page d’assistance officielle qui détaille les limitations mineures sur les téléphones autres que Huawei ressemble à une blague de mauvais goût. Il y a une grande différence entre « Le mode sombre ne fonctionne que dans la navigation » et  » L’application est désormais inutilisable ».

Pour ceux qui ont voulu sortir de l’emprise de Google, la douche est froide.

Pour comprendre pourquoi il s’agit là d’une erreur strategique monumentale, il faut examiner le paysage concurrentiel. Dans le domaine de la cartographie embarquée sur appareils connectés, il y a l’incontournable Google Maps, et puis il y a les niches. Petal Maps était le seul concurrent multiplateforme sérieux disposant des ressources nécessaires pour rivaliser avec Google à l’échelle mondiale, en particulier dans les régions où Huawei bénéficie d’une forte fidélité à la marque, même après son repli suite à la guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine.

En bloquant l’accès aux téléphones autres que ceux de Huawei, Huawei ne donne pas envie d’acheter un Pura ou un Mate juste pour la navigation — désolé les gars, mais personne ne choisit un smartphone à 1000 euros juste pour récupérer Street View. Au contraire, ils viennent de redonner le monopole absolu à Google sur un plateau d’argent.

Pensez à tous ces utilisateurs nigérians qui utilisent un téléphone Transsion Tecno, à ces utilisateurs maghrébins utilisant Realme, Infinix et Condor, aux utilisateurs brésiliens sur un Moto G, ou à ces utilisateurs européens sur Samsung Galaxy S et Xiaomi. Ils ont téléchargé Petal Maps, créé leurs favoris, noté des lieux et l’ont connecté à leur Huawei Watch. Aujourd’hui, l’application ne fonctionne plus. Les forums de la communauté regorgent déjà de la seule solution actuelle : désinstaller la mise à jour, revenir à la version 4.7.0.315 et désactiver les mises à jour automatiques.

Devinez ce que font les utilisateurs lambda lorsqu’une application cesse de fonctionner ? Ils ne téléchargent pas d’anciennes versions APK à partir de sites miroirs fort douteux devenus des enjeux pour des acteurs de cyberguerre. Ils se rendent sur le Play Store et téléchargent Google Maps. Une fois que ces utilisateurs ont réintégré l’écosystème Google, ils ne reviendront plus à l’écosystème Huawei. Petal Maps ne perd pas seulement des utilisateurs actifs ; elle perd aussi son atout en matière de données participatives. Moins d’utilisateurs signifie des prévisions de trafic moins précises et moins d’avis, ce qui rend l’application moins performante, même pour les fidèles propriétaires de téléphones Huawei qui restent.

Cette restriction est d’autant plus malvenue que Petal Maps jouit d’une grande popularité dans certaines régions. Sur des marchés comme le Moyen-Orient et l’Afrique, les utilisateurs échangent activement des astuces pour continuer à utiliser l’application sur des flottes composées de plusieurs marques. De plus, les propriétaires d’appareils Honor — qui font techniquement partie de l’ancienne famille Huawei — signalent déjà des problèmes de compatibilité et des blocages lors de l’installation.

En renforçant dès maintenant son « jardin clos », Huawei montre clairement que son écosystème n’est pas un service logiciel, mais simplement un accessoire matériel.

Cela prouve qu’ils n’ont pas tiré les leçons de la chute de BlackBerry (que nous regrettons au plus haut point ici) : à l’ère de la technologie moderne, on ne peut pas imposer la fidélité au matériel par la tyrannie logicielle sans proposer un produit dix fois meilleur, et franchement, Petal Maps — bien qu’il soit solide et fiable — n’est pas dix fois meilleur que Google Maps.

Si cette décision n’est pas immédiatement annulée, Huawei pourrait tout aussi bien réduire à zéro le budget consacré à l’acquisition d’utilisateurs pour Petal Maps en dehors de la Chine. Petal Maps était en passe de devenir un véritable service mondial, indépendant du matériel. Désormais, ce n’est plus qu’une application encombrante de plus, exclusive à un opérateur, sauf que cet opérateur, c’est Huawei.

C’est un jour triste pour la concurrence. On ne sait pas pour le moment si la décision de Huawei est politique ou technique mais le résultat est désastreux pour eux. Si le kill switch n’est pas désactivé, tous les utilisateurs vont revenir à l’écosystème Google en dépit des dangers réels que cet écosystème représente après sa participation active dans les opérations de ciblage et de décapitation dans les conflits les plus récents.

Cela signifie également que depuis la disparition de BlackBerry, il n’y a plus aucune alternative réelle pour échapper à la matrice de surveillance numérique dominante. Certains ont cru trouver une alternative potentielle dans l’écosystème sans produits Google de Huawei mais il semble évident que les géants technologiques chinois ne veulent pas offrir d’alternative ni jouer le jeu. Ils se contentent de replier et de se « bunkériser » suivant la logique de la grande muraille numérique chinoise tout en faisant du commerce avec d’autres marques validées par les Cinq Yeux et donc leurs adversaires. Cette absence d’alternative consacre le monopole mondial de Palo Alto, dont le rôle et l’ambition à l’échelle mondiale s’est déjà traduite par une montée en puissance sur le plan géopolitique et stratégique.


One response to “Restriction de Petal Maps: une erreur stratégique fatale de Huawei”

  1. Avatar de Alphonse Dabada
    Alphonse Dabada

    Les vilains chinois y veulent juste eux sur terre
    MD

Commentaires

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