Un drone s’est abattu sur un immeuble à Galati et ce qui fait office de gouvernement en Roumanie, à mi-chemin entre une boutique de souvenirs Dracula et un panneau publicitaire Raytheon, menace de recourir à l’Article IV de l’OTAN.

Si ce n’est pas la Pologne, c’est l’Ukraine et si ce n’est pas l’Ukraine, c’est la Roumanie. Depuis 1914, c’est toujours la même histoire ou presque.

Parlons de la Roumanie. Ou, comme on l’appelle dans certains cercles de Langley à l’heure de l’apéro, « le porte-avions insubmersible qu’on a eu pour le prix d’une Dacia d’occasion ». (Quoique les produits Dacia sont devenus de plus en plus chers ces derniers temps).

Attention, accrochez-vous bien car le sujet est des plus cocasses et étrangement, très sous-médiatisé.

Le parcours de la Roumanie au cours des dernières décennies n’est pas seulement un cas d’étude unique en géopolitique ; c’est une comédie noire mise en scène par un comité composé de marchands d’armes, d’anciens officiers de la Securitate en costumes plus élégants, de trafiquants en tous genres, de proxénètes proches du Mossad et de ce qu’on ne peut décrire que comme un défilé incessant d’hologrammes politiques sans texture, sans envergure et sans un milligramme de charisme.

La version officielle est un récit réconfortant et ennuyeux d’une « révolution » de 1989 qui aurait libéré le pays du joug d’un dictateur fou qui éteignait la lumière sur l’ensemble du pays à la tombée du jour.

La réalité ? Une véritable leçon de prise de contrôle hostile d’entreprise, déguisée en manifestation étudiante, avec profanation de cimetières, qui a transformé le pays en un magasin Balenciaga lourdement armé au service du complexe militaro-industriel US.

Chaque nation a son mythe fondateur. Les États-Unis ont 1776. La France a 1789. La Roumanie a un spectacle chaotique diffusé en direct à la télévision fin décembre 1989 qui reste, à ce jour, un récit totalement embrumé. C’était en fait l’une des premières révolutions colorées avant que ce terme existât. Officiellement, le peuple s’est soulevé spontanément. Officieusement, cela ressemblait moins à une révolution populaire qu’à un remaniement méticuleusement planifié de la direction intermédiaire, orchestré par la nomenklatura communiste elle-même, qui avait décidé que son patron nuisait aux affaires.

Le procès de parodie et l’exécution bâclés de Nicolae Ceaușescu et de son épouse le jour de Noël n’ont pas marqué l’aboutissement d’une lutte populaire ; il s’agissait plutôt d’une fusion d’entreprises menée à la hâte. La vieille garde s’est débarrassée des actifs toxiques (au sens propre) et a rebaptisé l’ensemble de l’entreprise nationale « Roumanie S.A., division pro-occidentale » avant même que les corps ne soient refroidis. Les soi-disant « révolutionnaires » qui ont pris le pouvoir étaient, ô surprise, des communistes de haut rang qui se trouvaient juste avoir de nouvelles cartes de visite, quelques officiers traitants et une capacité étonnante à parler couramment le langage du FMI.

Ils ont été les premiers « comparadores » : non seulement ils ont bradé les ressources de leur pays, mais ils ont aussi cédé son destin géographique même.

Et quel destin ! Regardez une carte. La Roumanie est magnifiquement située. C’est un balcon sur la mer Noire qui surplombe les troubles en Crimée, une rampe de lancement pointée vers le Moyen-Orient, et un parking pratique pour tout ce que le Pentagone souhaite placer à portée de vue de la Russie. Pour un stratège de l’OTAN, la Roumanie n’est pas un pays doté d’une riche culture ; c’est un relief offrant d’excellentes capacités de projection de force. C’est un porte-avions sur lequel se trouve, par hasard, la Transylvanie.

Depuis l’adhésion à l’OTAN en 2004, la frénésie de construction de bases a été impressionnante. Nous sommes passés de vestiges poussiéreux de l’ère soviétique à la base aérienne de MK (Mihail Kogălniceanu), qui n’accueille pas seulement des drones américains, mais a été minutieusement modernisée pour devenir une véritable « Étoile de la Mort » permanente. Le site de défense antimissile Aegis Ashore de Deveselu est officiellement destiné à des fins « défensives » contre les « États voyous ». Officieusement, il s’agit d’un segment terrestre d’un destroyer de la marine américaine, déposé au milieu de l’Olténie, dont les tubes de lancement adjacents aux Tomahawk font transpirer les planificateurs stratégiques de Moscou à travers leurs ushankas.

Et pourtant, tout cet arsenal militaire et cette servilité géopolitique ne seraient qu’une coquille vide sans un flot d’argent pour huiler les rouages, et c’est là que réside la véritable comédie noire du « rêve européen ». La Roumanie n’est pas seulement une base de l’OTAN ; c’est le premier centre de blanchiment d’argent de l’Union européenne et un buffet à volonté pour le crime organisé. Les prétendus  » fonds de convergence » que Bruxelles distribue si généreusement ne construisent pas des économies transparentes et modernes ; ils s’évanouissent dans un marécage de contrats routiers pour cinq kilomètres de route qui coûtent l’équivalent d’un réseau de tramway néerlandais et s’effondrent après deux hivers.

Il s’agit d’un système de détournement méticuleusement organisé, fruit d’un partenariat entre la classe des comparadores locaux et des « consultants » d’Europe occidentale, des entreprises de construction et des intermédiaires politiques qui s’en mettent tous plein les poches. L’UE n’est pas victime de cette corruption ; elle en est l’architecte et la complice. Elle utilise la Roumanie comme une gigantesque plateforme d’évasion fiscale, où l’argent des pauvres contribuables d’Eindhoven ou de Bordeaux passe par des contrats informatiques fantômes, des projets immobiliers frauduleux et des subventions agricoles versées pour des parcelles appartenant à des personnes décédées, une partie de cette somme restant collée aux doigts de chaque intermédiaire transnational avant que le reste ne finisse propre sur un compte bancaire viennois.

La Roumanie n’est pas un « allié » de l’OTAN ; c’est un propriétaire exproprié qui a loué toutes les pièces de la maison et qui dort désormais dans le placard à balais, convaincu que c’est pour sa propre sécurité. Le gouvernement ne contrôle pas ce territoire souverain ; il se contente de gérer l’aménagement paysager autour des sites étrangers stratégiques fortement fortifiés.

Cela nous amène à la classe politique, une galerie de personnages si parfaitement archétypaux qu’un scénariste satirique les rejetterait pour leur caractère trop évident. Ce sont les marionnettes : les responsables locaux de l’État internationalisé qui sont en contact avec le public.

Leur mission est simple : veiller au bon fonctionnement du régime compradore, s’assurer que les cadres juridiques permettent une extraterritorialité totale, approuver sans discussion tout contrat d’armement qui leur est soumis et mettre en œuvre avec acharnement tout diktat culturel ou économique émanant de Bruxelles ou de Washington, avec le plus de zèle possible du moment que cela génère des fortunes. Leur principal talent politique réside dans une docilité sereine et imperturbable. Le visage change à chaque cycle électoral – un ancien magnat des télécommunications par-ci, un ex-banquier au visage figé et à l’air perpétuellement perplexe par-là –, mais la programmation de ces automates reste la même.

Et puis il y a les membres de la mafia internationale nommés à des postes clés. C’est là l’État profond tel qu’il se manifeste à travers le Forum économique mondial et ses avatars régionaux. La porte tournante tourne si vite qu’elle produit sa propre énergie éolienne. Un vice-président de Lockheed Martin devient conseiller principal en matière de défense. Un auditeur du FMI atterrit par parachute au bureau du Premier ministre. Un directeur d’ONG soutenu par Soros se voit confier les rênes de la direction de la lutte contre la corruption, qui – comme par miracle – ne dévoile que les cas de corruption qui menacent l’alignement géopolitique actuel et approuvé.

C’est un système de protection : le pouvoir judiciaire protège la classe politique de la population, tandis que le parapluie sécuritaire de l’OTAN la met à l’abri de toute conséquence réelle. C’est une gouvernance assurée par une alliance obscure et transnationale entre le capital privé, les agences de renseignement internationales et une légion d’intermédiaires sans aucun charisme, qui ne reconnaîtraient pas une chanson folklorique roumaine même si elle leur mordait le nez dans l’immeuble en béton de l’époque Ceaușescu où ils sont nés.

L’ironie, c’est que la Roumanie a troqué une forme d’autoritarisme monstrueux contre une version plus sophistiquée, adaptée aux écrans plasma. L’ancien dirigeant était un chef de secte avec des principes, qui avait peur du yaourt et qui s’était construit un palais d’un kitsch absolu. Le nouveau dirigeant est un consensus transatlantique sans visage qui traite un pays comme un simple carré de terrain sur une grille et la population comme une main-d’œuvre docile et bon marché qu’il convient de flatter de temps à autre avec des discours sur le « partenariat stratégique ».

La blague ultime ? Les Roumains partent en masse, non pas pour fuir la guerre, mais pour échapper à un « pivot stratégique ». La Roumanie est devenue un rempart essentiel de l’architecture de défense du « monde libre », à tel point que les machines de guerre les plus sophistiquées des États-Unis sont stationnées sur son sol — et pourtant, les villages roumains se vident, les infrastructures en dehors des zones militaires internationales tombent en ruine, et la principale exportation n’est ni les logiciels ni les pièces automobiles, mais ses propres enfants.

Voilà donc l’étrange cas de la Roumanie. Pas un pays, mais un accord de stationnement OTAN doté d’un drapeau. Un conte de vampires où le sang n’est pas sucé par un Comte de Transylvanie, mais par une classe de larbins comparses et la mafia internationale qui les a installés lors d’une fausse révolution il y a 35 ans.

Le patient est évidemment anesthésié par les fonds structurels de l’Union Européenne et des rafales de rhétorique nationaliste, tandis que la véritable opération – la cession permanente de son âme à un propriétaire militaire étranger– se poursuit jour et nuit.

Inutile de vous attardez à regarder de trop près l’homme derrière le rideau ; ce n’est qu’un ancien apparatchik communiste, un portefeuille BlackRock à la main et une prolongation de bail fraîchement signée.

Dans le même temps, le pays sert de plaque tournante logistique à des activités criminelles que les sociétés respectables prétendent abhorrer : des camions entiers de cigarettes contrefaites passés en contrebande sous le regard complice des services de renseignement locaux, des réseaux de traite d’êtres humains qui constituent en quelque sorte la « matière noire » d’une économie exsangue, et des réseaux de cybercriminalité opérant depuis des immeubles délabrés, proposant des services d’extorsion numérique sur mesure à l’Occident.

C’est un système de racket : les marionnettes locales obtiennent leurs belles villas avec piscine et leur immunité, tandis que l’axe Bruxelles-Berlin-Paris se dote d’un client géopolitique captif, d’un dépotoir pour ses excédents de liquidités qui lui reviennent sous forme de profits, et d’un État frontalier parfaitement perméable qui filtre les secrets inavouables de l’Europe tout en se présentant comme un bastion de ses nobles valeurs. Le peuple roumain se retrouve avec un nid-de-poule là où on lui avait promis un hôpital et un selfie avec un commissaire européen de passage qui débarque en avion, qualifie la nation de « phare de la résilience », puis repart avant que la fraude ne vienne tacher son costume de créateur.

Le rôle de la Roumanie dans la guerre en cours en Eurasie, concentrée pour le moment en Ukraine, est des plus importants. Les États-Unis et leurs alliés d’Europe occidentale en ont fait une base avancée où ils ont presque tout déployé. En fait, les États-Unis ont utilisé la Roumanie comme base de départ de certains raids contre l’Iran. La Bulgarie voisine n’est pas moins lotie mais il semble qu’il y ait une petite différence de magnitude dans une servilité géopolitique aussi tenace qu’elle ne l’était du temps de la guerre froide avec l’ex-Union soviétique. Ce qui a changé est le degré de la méga-corruption et les fortunes mal-aqcuises à un rythme phénomènal. L’argent qui coule à flot de Bruxelles fait fermer toutes les gueules: il n’y a pas de lanceur d’alerte dont la peau peut être trouée par du plomb revêtu d’une fine couche de cuivre pour une poignée d’euros; les critiques sont fort rares et les médias sont totalement entre les mains des milliardaires véreux. C’est le type de régimes rêvés pour Washington et leurs alliés. Ce type de régime avec lequel on peut tout faire, y compris déclencher de fausses PsyOps, des attaques sous faux pavillon ou carrément une guerre thermonucléaire sans que personne ne trouve rien à dire.

Au final, ce « monde libre » tant vanté n’est que la mafia des mafias au pouvoir.


4 réponses à « Le bail du vampire : comment la Roumanie est devenue la base préférée de l’OTAN (avec une piscine) »

  1. Pour l’instant il a acheté une villa dans les beaux quartiers de Buenos Aires et a ironiquement visité Bariloche, lieu d’exil préféré des Nazis ayant fui l’Allemagne après 45.

    1. C’était en réponse à Dorle Kok. ci dessous.

  2. Au delà du vampirisme moderne malheureusement incontournable, on oublie parfois que cette région était pendant longtemps le rempart des nations d’Europe occidentale contre les invasions venues de l’Est. D’où d’ailleurs l’histoire du Dracula de Bram Stoker, inspirée par Vlad Tepes, un des principaux protecteurs contre les armées ottomanes, qui aurait sombré dans la folie des empalements selon certaines légendes. D’aucun pourrait voir dans la doctrine militaire des tapis de bombes une certaine analogie.
    Sans rapport direct, le NY Times mentionne le départ et l’installation de Peter Thiel en Argentine où il fréquente désormais régulièrement Milei, pour des discussions entre hyper-capitalistes férus de mythes ésotériques.

    1. peter thiel pourrait s’installer en patagonie ou à terre de feu pour échapper aux nuages radioactifs en cas de 3eme guerre mondiale des rumeurs affirment que les sionistes pourraient s’y installer en masse certains pourrait y echapper en sous-marin & ramener des tetes atomiques pour un créer un nouvel israel c’est maria poumier qui l’a trouver & traduite.

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