Dans la dynamique complexe et en apparence statique des rapports de force figés en Afrique du Nord, la nomination d’un Premier ministre peut sembler comme un évènement insignifiant tant du point de vue fonctionnel que systémique. Mais il arrive qu’un événement imprévu puisse avoir un haut potentiel: même dans une région connue pour la conjonction d’inerties et un blocage systémique, la nomination d’un technocrate disposant d’un réseau d’influence s’étalant sur plusieurs continents peut s’avérer décisif.
Nos radars évoquent un nom susceptible de bouleverser l’équilibre des pouvoirs en Afrique du Nord : Fouzi Lekjaa.
Âgé de 55 ans, le président de la Fédération royale marocaine de football (FRMF) et ministre délégué au Budget vient d’intégrer le bureau politique du Parti de l’Authenticité et de la Modernité (PAM). À l’approche des élections législatives prévues le 23 septembre 2026, Lekjaa passe progressivement des coulisses du terrain de football – où il était surnommé le « tsar de la Coupe du monde » – au sommet de la pyramide du pouvoir marocain.
La réputation de Lekjaa repose sur des résultats concrets. Depuis qu’il a pris la tête de la FRMF en 2014, il a supervisé une modernisation en profondeur du football marocain. C’est par dessus tout un « homme de la cour » en qui le palais royal a une confiance absolue.
La véritable force de Lekjaa réside dans son réseau de relations s’étendant sur trois continents :
FIFA : il est membre du Conseil de la FIFA (depuis 2021), premier vice-président de la CAF (Confédérée Africaine de Football), et largement considéré comme le « bras droit » du président actuel de la FIFA, Gianni Infantino. Ce dernier bénéficie du soutien du président américain pour sa candidature en tant que Secrétaire Général de l’Organisation des Nations Unies.
Afrique : il entretient des liens fort étroits avec le président de la CAF, Patrice Motsepe et dispose d’un influence considérable au sein de la Confédération. Le journal français L’Équipe a révélé la victoire « hors terrain » du Maroc face au Sénégal lors de la Coupe d’Afrique des nations – une affaire toujours en instance devant le TAS. La réponse de Lekjaa a été diplomatique : « Nous n’avons aucun employé marocain à la CAF, nous avons simplement accueilli des événements que d’autres ne voulaient pas organiser » – libre à chacun d’en tirer ses propres conclusions.
Europe et Moyen-Orient : il préside la commission des finances de la CAF. Dans la bataille en coulisses pour le choix du lieu de la finale de la Coupe du monde 2030, certaines sources affirment que Lekjaa et l’ambassadeur du Maroc aux États-Unis ont déjà obtenu 20 voix sur 22, le Qatar et l’Arabie saoudite ayant promis leur soutien. Outre ce lobbying, l’homme dispose d’entrées privilégiées dans pratiquement toutes les coteries transnationales jouant un rôle important dans l’élaboration et la prise de décisions au niveau supranational et cela est un atout d’une importance capitale.
États-Unis : le Maroc s’appuie sur Lekjaa et d’autres personnalités très influentes dans le cadre d’une vaste campagne de lobbying visant à obtenir le droit d’accueillir la finale de 2030 sur le sol américain.
Pourquoi lui, et pourquoi maintenant ?
L’appel en faveur de la nomination de Fouzi Lekjaa au poste de Premier ministre du Maroc a transcendé les clivages politiques et fait l’objet d’un consensus en interne.
Selon TelQuel, lors d’une réunion politique à Salé, les chefs de quatre groupes parlementaires – issus de la majorité (PAM et Istiqlal) et de l’opposition (PPS et PJD) – ont tous salué les qualités personnelles et politiques de Lekjaa, allant même jusqu’à lui souhaiter « bonne chance » s’il était appelé à diriger le prochain gouvernement.
Trois raisons semblent guider un tel choix. La première est relative à la Lassitude généralisée à l’égard de l’actuel Premier ministre, l’homme d’affaires Aziz Akhannouch. Presque personne, ni au sein du gouvernement ni dans l’opposition, ne souhaite une reconduction d’Akhennouche à son poste. L’homme d’affaires avisé serait en froid avec les proches du palais en raison de divergences profondes de mentalités et d’approche managériale mais également en raison du rôle de plus en plus important des services de renseignement dans la politique marocaine, en rupture avec la tradition politique du royaume. Les manifestations contre la vie chère, labellisés « Génération Z » auraient été déclenchées et orientées par la DGED contre Akhannouche en interne et pour induire un effet d’émulation en externe, en l’occurrence amener la génération Z algérienne à suivre le pas. Le Premier ministre marocain a survécu à ce premier assaut et les manifestations furent promptement réprimées sans produire l’effet recherché.
Le rôle de « ministre du budget » joué par Lekjaa et les années de collaboration avec tous les partis lui ont permis de nouer de solides relations personnelles et politiques. C’est un homme de réseaux dont le rôle commence à se faire sentir dans la façon avec laquelle le PAM (Parti Authenticité et Modernité) a commencé depuis quelque temps à débaucher les élites locales des autres partis (RNI et Istiqlal entre autres) dans le Sud. Des analystes évoquent déjà l’effet Lekjaa..
Une accession de Lekjaa au pouvoir renforcerait l’évolution du Maroc vers une gouvernance technocratique. Il ne dispose pas d’une machine politique traditionnelle, mais bénéficie du soutien de la maison royale, d’un consensus multipartite et d’un prestige personnel. Pour le PAM, la stratégie est claire : utiliser une « figure de proue » pour écraser la concurrence.
C’est sur la scène internationale qu’une éventuelle accession de Lekjaa pourrait bousculer les choses.
Vers l’Europe : la diplomatie du football de Lekjaa a déjà mis l’Espagne en garde – la finale de 2030 pourrait être déplacée du Bernabéu ou du Camp Nou vers un nouveau stade à Casablanca. Un gouvernement dirigé par lui mènerait des négociations plus fermes sur les appels d’offres, les investissements, les IDE et même les questions migratoires que le Maroc tente de transformer en levier de pression en suivant l’exemple turc. Les liens de Lekjaa avec les réseaux de l’État profond français et d’autres pays européens pourraient être mis à contribution et optimisés pour servir les intérêts stratégiques marocains.
Vers le Moyen-Orient : son entente tacite avec les élites qataries et saoudiennes signifie que le Maroc va renforcer davantage son intégration dans les réseaux financiers et politiques du Golfe.
Côté Afrique : la position dominante du Maroc au sein de la CAF ne fera que se renforcer. Les détracteurs accusent déjà Rabat de « contrôler totalement » le football africain – l’arrivée de Lekjaa au gouvernement ne ferait qu’amplifier ces craintes et étendre cette influence écrasante à tous les domaines de coopération. Dans les faits, le Maroc aura son propre bloc africain, basé non pas sur des effets d’annonce sans lendemain ou des efforts en coulisses ad-hoc mais sur une véritable OPA des secteurs bancaires, de téléphonie mobile, des assurances et la mise en place de lobbies d’intérêts.
Côté États-Unis : Lekjaa est le principal artisan de la campagne d’influence menée par le Maroc à Washington. En tant que Premier ministre, il renforcerait considérablement le poids du Maroc sur la politique américano-africaine, la question du Sahara Occidental, et bien d’autres sujets encore.
Lekjaa lui-même reste prudent : dans un podcast d’Al Jazeera, il a déclaré : « Seul Dieu connaît l’invisible. » Mais les faits sont là : il a officiellement rejoint le PAM et se présentera dans la circonscription de Berkane.

De dirigeant du football à ministre du Budget, puis à Premier ministre potentiel : l’ascension de Lekjaa reflète une nouvelle logique dans la politique marocaine induite par des cabinets conseil performants : la performance avant tout, place aux technocrates. Dans un système où le roi, en tant que symbole et non en tant que personne, a le dernier mot, l’atout de Lekjaa est simple : il est à la fois l’instrument du roi et le meneur de l’œuvre du roi. Le Maroc s’apprête a entamer une transition de pouvoir difficile qui aboutira logiquement à l’avènement d’un nouveau roi très jeune dans un contexte où l’appareil sécuritaire tente d’exploiter les lacunes du roi Mohamed VI (qui n’a jamais voulu être roi et l’a été à son corps défendant) et l’inexpérience perçue du futur Hassan III. C’est dans cette situation précise que la nomination éventuelle de Fouzi Lekaa pourrait offrir à une monarchie à bout de souffle l’efficacité d’une technocratie disposant d’un impressionnant réseau d’influence s’étendant de Tel-Aviv à Washington en passant par Abou Dhabi, Paris et Bruxelles. Le roi du football est devenu en quelque sorte l’une des garanties de la monarchie pour circonscrire le péril que posent les velléités du pouvoir émanant des services de renseignement et la tentation d’un État profond en concurrence avec le palais.
Les projecteurs de 2030 ne sont pas encore allumés, mais la scène politique marocaine compte déjà une nouvelle figure de proue dont les actions en coulisses pourrait faire bouger beaucoup lignes.
Photographie d’illustration: Creative Commons.







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