Il y a un nouvel acteur dominant sur la scène politique mondiale, et il ne siège dans aucun parlement. Il dicte les tendances et s’indigne en scrollant sur les réseaux sociaux. C’est le populisme 2.0.
Le changement est indéniable. De plus en plus de gouvernements n’ont plus de politiques. Ils n’ont plus que des réflexes, des réaction et des effets d’annonce. Un hashtag fait le buzz. Une vidéo devient virale. Une foule se rassemble. En l’espace de quelques heures, un ministre tweete, une commission est annoncée, un projet de loi est proposeé. Non pas parce que l’État a une stratégie, mais parce que l’algorithme a décidé de ce qui doit mettre le public en colère aujourd’hui. C’est marrant et triste à la fois.
Ce n’est pas de la démocratie. C’est un plébiscite permanent régi par les indicateurs d’engagement. Les anciens filtres — partis politiques, syndicats, experts, fonctionnaires, tribunaux, gouvernements — sont contournés. Ce qui compte, ce sont les tendances du moment. La « vox populi » est devenue la « vox algorithmi ». Et l’algorithme a un seul parti pris : l’indignation.
Et en plus l’indignation est monétisable et rapporte en termes d’engagement sur le net.
On utilise le mot « plèbe » assez délibérément, mais pas pour insulter les gens ordinaires. On l’utilise parce que c’est ainsi que trop de personnes au pouvoir considèrent aujourd’hui le public : non pas comme des citoyens à représenter, mais comme une masse à gérer, à exploiter et à pacifier. La colère est bien réelle. La crise du logement est bien réelle. Le chaos est bien réel. La criminalité, l’inflation, la spéculation, la fraude, la guerre, la corruption… tout cela est bien réel. Mais la machine à scandales ne veut pas de solutions. Elle veut de l’engagement. Elle s’empare d’une souffrance légitime et la transforme en une fureur pure et addictive.
Le résultat : un gouvernement dicté par les vidéos virales. La politique d’immigration est dictée par la vidéo la plus choquante de la semaine. La politique économique est prise en otage par une anecdote virale sur le prix du pain. La justice réagit ou s’auto-saisit parce qu’une vidéo a fait le buzz. La politique étrangère se mène par tweets intempestifs. La politique climatique est abandonnée dès qu’elle provoque un embouteillage. La stratégie à long terme — infrastructures, éducation, démographie, énergie — est fort ennuyeuse. Ce qui est ennuyeux ne fait pas le buzz. Elle est donc négligée jusqu’à ce qu’elle se transforme en crise, puis la crise devient un sujet d’actualité ou plutôt un contenu pour créer l’indignation des internautes et donc créer des revenus issus de l’engagement des gens en ligne.
C’est là le piège du populisme et de la démagogie. Autrefois, le populisme était un style. Aujourd’hui, c’est un mode de fonctionnement. Les dirigeants, tant à gauche qu’à droite, ont compris qu’il est plus facile de surfer sur une vague d’indignation que de construire une digue. Ils ne guident pas l’opinion ; ils l’ameutent. Ils ne façonnent pas les événements ; ils y réagissent. Et lorsqu’ils tombent, ils rejettent la faute sur la dernière vague en vogue.
La vague n’est pas un roi. La foule n’est pas une politique. Et la tendance n’est pas une vérité.
Le danger le plus profond réside dans le fait que cela ne conduit pas à la dictature d’un seul homme. Cela conduit à la dictature des masses en ligne. C’est la tyrannie des sujets tendance : changeante, contradictoire et impitoyable. Elle punit la nuance. Elle récompense les démagogues. Elle fait du compromis une trahison. Elle transforme toute crise complexe en un choix binaire entre la victoire absolue et la trahison absolue. Des choses qui n’existent pas dans le monde réel.
Un jour, la foule réclame la guerre ; le lendemain, elle réclame la paix. Un jour, elle réclame l’ouverture des frontières ; le lendemain, elle réclame des expulsions massives. L’algorithme s’en moque. Tout ce qui l’intéresse, c’est que vous cliquiez, que vous partagiez et que vous vous emportiez.
Il s’agit d’une nouvelle forme d’autoritarisme. Elle n’a pas de police secrète, seulement des captures d’écran. Pas de prison, seulement l’exclusion. Pas de dirigeant unique, seulement un millier de mini-foules. Ce n’est pas la dictature du prolétariat. C’est la dictature des sujets tendance. Et elle est instable par nature. Lorsque les gouvernements réagissent à chaque buzz et chaque scandale, ils enseignent aux citoyens que le buzz et scandale sont un moyen efficace. Lorsqu’ils abandonnent leurs politiques à long terme, ils créent les conditions propices à la prochaine crise.
Lorsqu’ils gouvernent au gré des sondages et des hashtags, ils vident l’État de sa substance. C’est dans ce vide que s’engouffrent les véritables autoritaires : ceux qui savent mieux que quiconque tirer parti des algorithmes.
Nous devons nous réapproprier la politique au ralenti. La délibération. Les institutions. L’expertise. Non pas parce que les élites sont sages — elles ne le sont pas du tout —, mais parce que les algorithmes ne le sont pas. Nous devons réglementer l’économie de l’indignation, et non la liberté d’expression. Nous devons briser la boucle de rétroaction entre l’indignation virale et la politique. Nous devons réaffirmer l’idée qu’un citoyen n’est pas un simple point de données et qu’un peuple de moutons beuglant et râlant sur tout et sur rien n’est pas un sujet tendance.
Sinon, nous obtiendrons exactement ce que nous demandons : un gouvernement qui n’est rien d’autre que le reflet des pires humeurs d’une majorité toujours goguenarde, frustrée, revêche, tyrannique et vindicative, et un public qui n’est rien d’autre que le carburant de la machine.
La tendance n’est pas l’amie de l’humain. La tendance n’est pas une politique. La foule n’est pas un roi Ubu fou et versatile. C’est une tempête. On ne peut pas gouverner au cœur d’une tempête. On ne peut qu’être emporté par elle en enfer.







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