Analyse indépendante de la géopolitique mondiale, de la stratégie militaire et de la pertinence de Sun Tzu dans les conflits modernes.

Si vous voulez comprendre où en est la guerre au Yémen aujourd’hui, ne regardez pas une carte des lignes de front, lesquelles s’étendent en ce 04 octobre 2026 sur plus de 450 km. Regardez plutôt une liste de chargements interrompus. Menacée dans ses intérêts énergétiques les plus vitaux, l’Arabie Saoudite a relancé une coalition militaire super stars pour tenter de réduire les Houthis du Yémen.

Rien que au cours du dernier mois, nous avons vu des avions-cargos pakistanais atterrir à Aden chargés de systèmes de défense aérienne, des troupes françaises se déployer à Yanbu pour protéger les infrastructures pétrolières, des drones Akinci de fabrication turque s’écraser au-dessus d’Al-Jawf, et des soldats soudanais (ils ne sont pas les seuls) – occuper toujours des positions dans une guerre qui, officiellement, concerne le Yémen.

Il s’agit de la coalition dirigée par l’Arabie saoudite, version 2.0. Il s’agit d’une opération multinationale, multiplateforme et de plusieurs milliards de dollars visant à réaliser ce que huit années de guerre n’ont pas réussi à faire : briser l’emprise des Houthis sur la côte yéménite et les chasser de Taïz.

Et cela pourrait encore ne pas suffire.

C’est une coalition dont personne n’avait demandé la création (mais à laquelle tout le monde a adhéré).

Il convient d’analyser en détail l’architecture de cette nouvelle offensive, car elle révèle à la fois le caractère désespéré et l’ingéniosité de la stratégie de Riyad dans ce conflit décisif.

Le Pakistan est le dernier acteur majeur en date. En vertu de l’Accord de défense conjoint de La Mecque signé en août 2026, Islamabad a déployé entre 30 000 et 40 000 soldats en Arabie saoudite — non pas pour combattre au Yémen, mais pour permettre aux forces saoudiennes de se consacrer pleinement au combat. Des conseillers militaires pakistanais sont déjà intégrés aux formations du gouvernement yéménite, où ils dirigent des équipes conjointes de contrôle des attaques terminales qui relient les forces terrestres à la puissance aérienne saoudienne. Quatre avions-cargos transportant des armes — des systèmes de défense aérienne, de l’artillerie légère, des drones et du matériel anti-drones — ont atterri à Aden le mois dernier.

Le Soudan est engagé dans cette guerre depuis 2015, et ses Forces de soutien rapide en ont payé le prix. Des soldats soudanais ont été capturés par les forces houthis à Hodeidah, et leur présence reste une source discrète mais essentielle de main-d’œuvre pour la coalition.

La Turquie fournit la technologie. L’Arabie saoudite a signé ce que Baykar a qualifié de « plus gros contrat d’exportation dans le domaine de la défense et de l’aéronautique » de l’histoire turque pour les drones Akinci, assorti d’un transfert de technologie et de projets de production conjointe au sein du royaume. L’Akinci était censé être la réponse aux défenses aériennes houthistes : une plateforme volant à haute altitude et dotée d’une grande autonomie, capable de rester en vol stationnaire au-dessus de la zone de menace. Les Turcs gardent un mauvais souvenir du Yémen puisque les forces ottomanes se sont cassées les dents contre les rudes montagnards du Nord lors de la dernière phase de l’Empire ottoman.

La France assure la protection. Fort de sa « bromance » digne des telenovelas sud-américaines avec le Prince héritier Mohamed Ben Selmane, le président Macron a annoncé le mois dernier que des troupes françaises, des systèmes radar et du matériel de défense seraient déployés à Yanbu afin de protéger cette ville portuaire de la mer Rouge non loin de Médine contre les attaques de missiles et de drones menées par les Houthis. Paris insiste sur le fait qu’il s’agit d’une mesure strictement défensive, mais celle-ci permet de libérer les moyens de défense aérienne saoudiens pour d’autres missions.

Selon des informations relayées par les médias hébreux et arabes, c’est Israël qui fournit les renseignements et les données de localisation en suivant les portables et les messageries des Houthis. Cette « alliance silencieuse » entre Tel-Aviv et Riyad impliquerait, selon ces sources, que les services de renseignement israéliens transmettent des informations sur les positions et les capacités des Houthis, par l’intermédiaire du Commandement central américain (CentCom). Washington fournit lui-même des renseignements permettant de cibler les frappes aériennes saoudiennes, alors même que Trump a rejeté en façade les demandes saoudiennes visant à ce que les États-Unis mènent directement des frappes militaires.

C’est les forces gouvernementales yéménites qui servent de chair à canon. Plus de 100 000 soldats pourraient être mobilisés pour la prochaine offensive, selon l’ampleur de celle-ci. Les forces tribales du Sud sont soutenus indirectement par des sociétés militaires privées venus d’un peu de partout.

Selon Reuters et d’autres médias, les Saoudiens envisagent deux approches.

L’option restreinte se concentre sur le détroit stratégique de Bab el-Mandeb — la sortie sud de la mer Rouge que les Houthis ont capturé le mois dernier. Sa reconquête permettrait de rétablir le trafic maritime normal à travers un goulet d’étranglement devenu encore plus crucial, le détroit d’Ormuz restant de fait fermé en raison de la guerre avec l’Iran.

L’option la plus large consiste en une offensive sur plusieurs fronts à travers Al-Bayda, Marib, Taïz et Al-Jawf. Il s’agit de l’approche « tout, partout, tout de suite » : des attaques synchronisées visant à disperser les forces houthis sur plusieurs théâtres d’opérations et à les empêcher de concentrer leurs défenses.

Taïz est l’enjeu majeur de ce conflit. La partie belligérante qui contrôle Taïz contrôle les hauteurs surplombant la côte occidentale du Yémen et les voies d’accès à Bab el-Mandeb. C’est le pivot autour duquel s’articule l’ensemble du théâtre d’opérations occidental.

Mais voilà il y a un problème avec cette belle coalition multinationale super stars: les Houthis veulent participer au jeu à leur façon.

Ils ont déjà démontré qu’ils étaient capables d’abattre l’Akinci — le drone même qui était censé donner à l’Arabie saoudite un avantage incontestable en matière de surveillance et de frappe. La perte d’un Akinci au-dessus d’Al-Jawf en juillet, suivie de la destruction d’un avion de reconnaissance Karayel de fabrication turque au-dessus de Saada, suggère que les défenses aériennes houthistes sont plus performantes qu’on ne le laisse entendre.

Ils ont également démontré qu’ils pouvaient conquérir des territoires aussi facilement qu’ils pouvaient les perdre. L’offensive des Houthis du mois dernier leur a permis de s’emparer du port stratégique de Mokha (café Mokka, cela vous dit quelque chose?) et de l’île de Perim, dans le détroit de Bab el-Mandeb, leur conférant ainsi un levier qui, selon Riyad, rend les négociations de paix impossibles.

Et ils disposent d’un atout que ni la technologie turque ni les effectifs pakistanais ne peuvent facilement neutraliser : les montagnes du nord du Yémen et les réseaux tribaux qui y sont implantés.

Les Ottomans, l’Égypte de Nasser dans les années 1960 et la coalition saoudienne 1.0 se sont tous cassés les dents dans ces montages.

C’est là le piège dans lequel l’Arabie saoudite et ses alliés ne cessent de tomber. Les Houthis ne constituent pas une armée conventionnelle pouvant être vaincue par des moyens conventionnels. Ils sont ancrés dans une société tribale qui lutte depuis des générations contre des gouvernements centraux soutenus par des puissances étrangères. Les montagnes du nord ne sont pas seulement un relief : elles constituent un écosystème politique.

Se pose également la question de savoir si cette coalition pourra tenir bon face à la pression.

L’implication du Pakistan suscite une vive controverse au niveau national. D’autant plus que le Pakistan est en guerre avec les redoutables Talibans d’Afghanistan. Le gouvernement pakistanais a justifié l’intervention en présentant la menace que représentent les Houthis pour La Mecque comme une « ligne rouge », mais les analystes soulignent que le Pakistan veille à ce que ses troupes ne participent pas aux combats directs au Yémen. Si le nombre de victimes venait à augmenter, le coût politique au niveau national pourrait devenir vite insupportable.

La participation du Soudan a déjà coûté la vie à des milliers de personnes, et le rôle des Forces de soutien rapide (RSF) au Yémen est étroitement lié à ses implications régionales plus larges. Plus cette guerre se prolonge, plus le sang des Soudanais est versé pour une cause qui n’a guère de rapport avec Khartoum.

Quant aux forces gouvernementales yéménites elles-mêmes, elles constituent une coalition fragmentée de factions aux allégeances divergentes : les Brigades des Géants du Sud, les Forces du Bouclier de la Nation, les Forces de la Résistance nationale, entre autres. Elles peuvent se battre avec courage lorsque le vent souffle en leur faveur. Mais pour mener des offensives soutenues, il faut une unité durable, et l’unité est la denrée la plus rare de la politique yéménite.

L’Arabie saoudite a constitué une coalition qui aurait semblé impossible il y a dix ans : des troupes pakistanaises, des drones turcs, des systèmes de défense aérienne français, des services de renseignement israéliens, des effectifs soudanais et des données de ciblage américaines. Sur le papier, il s’agit d’une concentration de forces écrasante.

Mais le Yémen a depuis longtemps l’habitude d’engloutir des armées. Les Houthis ont passé une décennie à mettre en place un appareil militaire et politique spécialement conçu pour résister à ce genre de pression. Ils disposent de défenses aériennes capables d’atteindre des drones volant à haute altitude, de réseaux tribaux qui leur fournissent des effectifs et une légitimité, ainsi que d’un bastion montagneux qu’aucune coalition étrangère n’a jamais réussi à conquérir.

L’offensive à venir pourrait permettre de reprendre certains territoires côtiers. Elle pourrait repousser les Houthis au-delà de Bab el-Mandeb. Elle pourrait même créer les conditions propices aux négociations que Riyad prétend souhaiter.

Mais « repousser la menace houthie » et « vaincre les Houthis » sont deux objectifs très différents. Le premier est réalisable et tempiraire. Le second a échappé à tous ceux qui s’y sont essayés.


Fediverse reactions

Commentaires/Discussion

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. Découvrez comment les données de vos commentaires sont traitées.

8 664 677 visites

Trending

En savoir plus sur Strategika 51 Intelligence

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture

En savoir plus sur Strategika 51 Intelligence

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture