Trump vient tout bonnement d’ordonner à l’US Navy d’abandonner l’EMALS (catpulte électromagnétique) et de revenir à la « fichue vapeur »
Dans une décision qui laisse perplexes les experts navals du monde entier, le président américain Donald Trump a signé un mémorandum de sécurité nationale ordonnant à la Marine américaine de retirer le système de lancement électromagnétique d’aéronefs (EMALS) des futurs porte-avions de la classe Ford et de le remplacer par — tenez-vous bien — des catapultes à vapeur.
Oui, la vapeur. La même technologie qui permet de lancer des avions depuis l’époque de la guerre de Corée en 1950. Le dernier porte-avions américain équipé de catapultes à vapeur était l’USS George H.W. Bush, qui a rejoint la flotte en 2009.
On s’intéresse à ce sujet car il s’agit d’un cas rarissime d’un retour en arrière en matière de technologies militaires.
Cette directive accorde au Pentagone et à la Marine 60 jours pour présenter un plan visant à retirer le système EMALS de l’USS Doris Miller (CVN-81) — le quatrième porte-avions de classe Ford, dont la construction est déjà avancée à 50 % — et à le remplacer par des catapultes à vapeur et des ascenseurs hydrauliques pour les armes.
La Chine et la France se tournent vers les catapultes électromagnétiques. Les États-Unis, eux, font marche arrière. Cela semble un peu surréaliste.
Dans le domaine des marchés publics militaires, on ne voit pratiquement jamais cela. Des dépassements de budget ? Oui et fréquemment. Des retards ? Absolument. Mais abandonner délibérément un système de nouvelle génération au profit d’un système obsolète — alors que sa construction est en cours — est pratiquement sans précédent.
Trump est obsédé par cette question depuis 2017, lorsqu’il avait déclaré au magazine Time que le nouveau système n’était « pas bon » et qu’il « n’avait pas la puissance » de la vapeur. « Vous allez revenir à cette fichue vapeur », avait-il affirmé. Lors d’un sommet sur la défense le mois dernier, il a déclaré : « Ils ont dépensé des milliards de dollars dans des catapultes électriques et elles ne sont pas bonnes… trop complexes » et « qu’il faut être Einstein pour comprendre comme elles fonctionnent ».
Voyons ce que cela signifie concrètement.
En termes d’effectifs, cette décision risque de multiplier les problèmes structurels dont souffre l’US Navy. La Marine peine déjà à trouver suffisamment de marins pour ses navires. Le système EMALS a permis de réduire les effectifs nécessaires au lancement d’une douzaine de marins à seulement deux. Revenir à la catapulte à vapeur impliquerait de mobiliser davantage de personnel pour la catapulte — un personnel dont la Marine ne dispose pas. Et quand on voit les souffrances des marins du porte-avions l’USS Abraham Lincoln (des marins à bout de nerfs ont tenté se se jeter par dessus bord), il est clair que cette décision va ajouter plus de problèmes qu’elle veut en résoudre.
En termes de capacité de lancement : le système EMALS permet d’effectuer environ 25 % de lancements supplémentaires par jour par rapport au système à vapeur. Dans un conflit de haute intensité — par exemple, un affrontement dans le Pacifique face à une coalition sino-russe et nord-coréenne (ne faites aucune illusion sur l’improbabilité de cette synergie en cas de conflit direct avec les États-Unis)—, cette différence se traduit directement par une puissance de combat accrue pour l’électromagnétique. Moins de sorties = moins de bombes sur la cible = moins d’interceptions.
Énergie et eau : les catapultes à vapeur consomment d’importantes quantités d’eau douce — une ressource essentielle à bord d’un navire — et nécessitent plusieurs heures pour être opérationnelles. L’EMALS, quant à lui, est prêt dès que vous en avez besoin.
Longévité des appareils : l’accélération plus progressive du système EMALS réduit les charges structurelles maximales d’environ 24 % par rapport au système à vapeur. Cela signifie que les cellules ont une durée de vie plus longue, que les cycles de maintenance sont espacés et que l’escadre aérienne du porte-avions reste opérationnelle plus longtemps.
General Atomics, le fabricant de l’EMALS, a déjà achevé près de 50 % des travaux de production du système de lancement de l’USS Doris Miller. L’entreprise a déclaré que « changer de cap à ce stade entraînerait des risques importants en termes de coûts, de calendrier et d’intégration ».
Selon les estimations, la refonte de la conception et la refonte de la tuyauterie coûteraient « plusieurs milliards » et retarderaient la mise en service du porte-avions — initialement prévue vers 2034 — jusqu’à « la fin de la prochaine décennie ».
Mais voici le hic : les catapultes à vapeur ne sont plus fabriquées. La Marine a acheté son dernier lot il y a 20 ans. Mettre en place une nouvelle capacité de production prendra « des dizaines de millions et des années ».
Le président Trump ordonne donc à la Marine :
- De mettre au rebut pour 1,2 milliard de dollars de technologies de pointe déjà en cours de production;
- De repenser la conception d’un porte-avions déjà en construction, basé sur une infrastructure électrique;
- De faire renaître une chaîne d’approvisionnement industrielle qui n’existe plus;
- Dépenser des milliards supplémentaires pour un système de qualité inférieure ;
- Retarder la livraison de plusieurs années.
Il ne s’agit pas seulement d’un navire. Il en va du leadership technologique américain.
General Atomics a averti que cette décision « aura des répercussions plus larges sur la capacité opérationnelle des porte-avions, la sécurité nationale et la supériorité technologique des États-Unis, ce qui pourrait permettre à nos adversaires de réduire l’écart en matière de capacités ».
La Chine utilise déjà des catapultes électromagnétiques sur ses tout derniers porte-avions. La France prévoit d’adopter le système EMALS pour son nouveau porte-avions. Les États-Unis — pays pionnier de l’aviation embarquée — tournent le dos à la technologie même qui définira la prochaine génération de puissance navale.
Comme le souligne une analyse chinoise, « ce revirement technologique pourrait faire prendre à la Marine américaine une décennie de retard sur la Chine ».
Il s’agit là d’un moment rare dans l’histoire militaire : une décision délibérée, prise au plus haut niveau, de remplacer un système performant par un autre moins performant — non pas en raison d’une défaillance technique, mais par préférence politique.
L’EMALS a connu des problèmes de jeunesse. Des problèmes de fiabilité ont retardé le premier déploiement du Ford. Mais ces problèmes étaient en passe d’être résolus. Le système a fait ses preuves lors du récent déploiement opérationnel du Ford.
Les catapultes à vapeur ont fait leurs preuves, elles sont fiables et bien connues. Mais elles sont également lourdes, nécessitent beaucoup de personnel, sont peu efficaces et manquent de souplesse. Elles ont leur place dans un musée, pas à bord des navires de guerre les plus modernes des États-Unis. Toute nouvelle technologie a ses revers et ses lacunes. Les compromis dans ce domaine sont rares et exigent de sacrifier certains aspects pour obtenir une opérabilité minimale. La Chine et la France poursuivront l’usage de la catapulte électromagnétique à avenir. La directive de Trump semble donc illogique au premier abord et incompréhensible après réflexion.
Analyse basée sur un texte soumis exclusivement à Strategika51 Intelligence par un de nos correspondants, amiral de marine en activité d’un pays disposant de porte-avions, qui a naturellement souhaité garder l’anonymat.







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