Analyse indépendante de la géopolitique mondiale, de la stratégie militaire et de la pertinence de Sun Tzu dans les conflits modernes.

Un conflit armé entre deux pays fait rage en ce moment même en Asie du Sud : il a coûté la vie à des centaines de civils, provoqué le déplacement de plus de cent mille personnes et entraîné les deux puissances les plus peuplées du monde dans son sillage — et pourtant, la plupart des gens en dehors de l’Asie du Sud n’en ont pratiquement pas entendu parler.

Depuis fin février 2026, le Pakistan et l’Afghanistan sont engagés dans ce qu’Islamabad a lui-même qualifié de « guerre ouverte ». Le Pakistan a lancé l’opération « Ghazab lil-Haq » (« Colère juste ») contre le pouvoir des Talibans à Kaboul, une opération largement interprétée non pas comme une « opération antiterroriste », mais comme une tentative de changement de régime. Les combats ont été brutaux, les informations sont rares et les enjeux géopolitiques ne pourraient être plus importants.

Sur le papier, le conflit porte sur le terrorisme. Le Pakistan affirme que le gouvernement taliban de Kaboul abrite le Tehreek-e-Taliban Pakistan (TTP), un groupe militant qui a perpétré des centaines d’attaques au Pakistan depuis la prise de pouvoir des talibans en 2021. Islamabad exige que Kaboul démantèle les refuges du TTP. Les talibans réfutent ces accusations et qualifient cette affaire de problème interne au Pakistan.

C’est là le récit officiel. Mais lorsqu’on creuse un peu, une réalité bien différente se dessine.

Le Pakistan s’est engagé dans ce conflit pour éviter d’être entraîné dans le conflit du Golfe dans une opération de manipulation stratégique portant la signature des redoutables ISI ou les services de renseignement pakistanais, réputés savoir jouer simultanément sur quatre tableaux contradictoires et s’être payés la tête de George W. Bush lors de sa guerre d’Afghanistan.

Cependant, il semble que le Pakistan soit réellement motivé par un changement de régime en Afghanistan car les Talibans refusent avec obstination toute forme d’influence et encore moins une sorte de tutelle de leur voisin immédiat. Des responsables Pakistanais et des opposants politiques aux talibans auraient entretenu des contacts secrets, notamment entre Islamabad et le Front National de Résistance (NRF) dirigé par Ahmad Massoud, le fils du légendaire commandant anti-taliban Ahmad Shah Massoud. Il ne s’agit pas là de lutte contre le terrorisme, mais bien d’une manœuvre visant à provoquer un changement de régime.

Il est peu probable que le Pakistan parvienne à atteindre un tel objectif de manière indépendante, sans s’assurer du soutien de la Chine et sans impliquer le Tadjikistan. Et c’est exactement ce qui semble se produire. La Chine a exprimé sa profonde inquiétude face aux militants ouïghours opérant depuis le territoire afghan et s’est imposée comme le plus grand investisseur étranger en Afghanistan, ce qui confère à Beijing un poids considérable.

Cependant, la Chine n’est pas le seul acteur extérieur à avoir des intérêts en jeu. Les États-Unis soutiennent discrètement les actions militaires du Pakistan, ce qui a alimenté les accusations selon lesquelles Islamabad agirait à la demande de Washington pour provoquer un changement de régime à Kaboul.

Pourquoi les États-Unis s’en soucieraient-ils après avoir retiré leur forces militaires de ce pays dans des circonstances assez chaotiques? La base aérienne de Bagram. Trump a affirmé que cette base aérienne avait été construite avec des fonds américains et a cherché à en reprendre le contrôle. Les Talibans, cependant, « ne semblent pas vouloir jouer le jeu ». Selon les analystes, la mission de renverser le régime de Kaboul aurait été confiée aux dirigeants militaires pakistanais, et le refus de Trump d’intervenir pour mettre fin au conflit — une première ces derniers temps — tout en prenant la défense du Pakistan en dit long sur les enjeux de ce conflit.

Il en résulte une guerre qui sert plusieurs intérêts : le Pakistan peut ainsi poursuivre son ambition historique d’installer un gouvernement docile à Kaboul ; la Chine obtient un régime taliban qui réprimera les militants ouïghours soutenus par les pays du Golfe et Washington; et les États-Unis ont une chance de récupérer une base aérienne stratégique au cœur de l’Asie centrale. Comme toujours, c’est le peuple afghan qui en fait les frais puisque c’est lui qui reçoit les bombes et les missiles du ciel depuis 1979.

Aucune analyse de ce conflit ne saurait être complète sans évoquer l’Inde. Le ministre pakistanais de la Défense, Khawaja Asif, a accusé le gouvernement taliban d’agir comme un mandataire de l’Inde, affirmant que des éléments hostiles au Pakistan trouvent refuge de l’autre côté de la frontière et que les actions des talibans profitent indirectement à New Delhi.

Que ces allégations soient ou non tout à fait exactes, la logique stratégique est claire. Le Pakistan craint que l’Inde ne profite de ces troubles pour étendre son influence le long de sa frontière nord, tandis que l’Inde considère le resserrement de ses liens avec Kaboul comme un moyen de renforcer sa position face au Pakistan et d’empêcher de futurs afflux de militants islamistes au Cachemire.

Il ne s’agit pas simplement d’un accrochage frontalier. C’est une guerre par procuration entre des géants régionaux, menée sur le sol afghan au prix de vies afghanes.

Ce conflit ne sera pas résolu par un cessez-le-feu ou un accord de paix. Les dynamiques sous-jacentes sont trop profondément enracinées. Le Pakistan nourrit depuis longtemps l’ambition de contrôler le destin de l’Afghanistan ; la Chine a besoin d’un flanc occidental stable pour ses projets liés à l’initiative « La Ceinture et la Route » ou la Nouvelle Route de la Soie dans sa version renforcée ; l’Inde souhaite contrer l’influence du Pakistan ; et les États-Unis veulent récupérer leur base aérienne. Les talibans, quant à eux, ont fait preuve d’une volonté ou d’une capacité limitées à accepter tout diktat externe et se battent avec acharnement avec les faibles moyens dont ils disposent, principalement des prises de guerre US.

Tous les acteurs extérieurs ont un intérêt dans l’issue du conflit, et aucun d’entre eux n’est prêt à se retirer. C’est ce qui rend cette guerre si difficile : il ne s’agit pas simplement d’un conflit bilatéral, mais d’une guerre par procuration multipolaire déguisée en différend frontalier.

Cette guerre dont personne ne parle est pourtant celle qui façonnera l’Asie du Sud pour les décennies à venir.


Fediverse reactions

5 réponses à « La guerre oubliée : comment la « fureur juste » du Pakistan en Afghanistan est en réalité une opération visant à renverser le régime à Kaboul »

  1. Avatar de L'Alex, artisan dératiseur de rouges 1933-1945
    L’Alex, artisan dératiseur de rouges 1933-1945

    Sacré st51, pourquoi vous dite pas que c’est les rosbifs ,derrières tout cela!

  2. Il y a toujours derrière ces « conflits » locaux, la tentative de s’approprier les ressources minérales. Et il y en a en beaucoup en Afghanistan, petitement mises en valeur vu la succession permanente de bombing. Donc, comme le Pakistan n’a pas beaucoup de ressources et que les US tentent de se mettre de côté pour usage personnel tout ce qui a de la valeur à travers le monde, il est logique de les retrouver ensemble pour capter ces ressources. Je serais les pays en -stan d’Asie centrale, je me méfierais de tout ce qui se passe de malveillant à leur porte.

  3. Avatar de daliyah van hemert
    daliyah van hemert

    bonjour à l’admin strategika510 quels sont les positionnements de la russie sur ce conflit (via le tadjikistan) ?

  4. Hello, how to reach you guys if we have a question?
    Yours sincerely

  5. Avatar de Een van de vele lezers
    Een van de vele lezers

    Dank voor het interessante artikel.

Commentaires/Discussion

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